Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

dimanche 21 mai 2017

L'empereur à la barbe fleurie

Tout le monde sait que les chansons de geste appellent volontiers Charlemagne "l'empereur à la barbe fleurie", mais je crains que l'expression ne soit plus guère comprise. Elle court le risque de se voir interpréter littéralement, et de présenter à nos esprits l'image ridicule d'un Charlemagne à la barbe décorée de véritables fleurs. Ce n'est pas du tout ce que nos poètes médiévaux avaient en tête. Pour eux, une barbe fleurie était tout simplement une barbe blanche, blanche comme fleur



L'expression était métaphorique, fort répandue, et instantanément comprise par tous. De la même manière, aujourd'hui, si vous trouvez mention dans un texte d'un vieillard à la barbe neigeuse, vous ne supposerez pas, je pense, que la barbe de ce vieillard est couverte de neige véritable. Vous comprendrez qu'elle est blanche comme neige. Bien sûr, à la différence de la neige, les fleurs ne sont pas toujours blanches, mais l'expression devait appeler, à l'esprit du public médiéval, l'image des prés couverts de pâquerettes ou des pommiers en fleurs au printemps. L'impression de blancheur était, pour eux, dominante.

L'expression n'était nullement réservée à Charlemagne : nos textes sont pleins de chefs et de grenons (c'est à dire de moustaches) fleuris, de vieillards fleuris et même de chevaux fleuris. Mais s'il n'en avait pas l'exclusivité, il faut dire que nostre empereur magne se voit qualifié ainsi avec une particulière insistance. C'est que nos ancêtres se représentaient Charlemagne comme un roi patriarche, à la vieillesse digne d'un personnage biblique, et naturellement pourvu de la majestueuse barbe blanche qui est l'attribut presque obligé de semblables personnages : Moïse et Jupiter ont, eux aussi, des barbes blanches. Songez que, d'après la Chanson de Roland, Charles avait deux cents ans passés lors de la guerre d'Espagne :

De Carlemagne vos voeill oïr parler.          (Je veux vous entendre parler de Charlemagne)
Il est mult vielz, si ad sun tens usét :         (Il est très vieux ; il a usé sa vie)
Men escïent, dous cenz anz ad passét.       (Je crois qu'il a passé deux cents ans)
Par tantes teres ad son cors demenéd,        (Il s'est dépensé par tant de terres)
Tanz colps ad pris sur son escut bucler,     (a reçu tant de coups sur son bouclier)
Tanz riches reis cunduit a mendistéd,         (réduit tant de riches rois à la mendicité)
Quant ert il mais recrëanz d'osteier ?          (quand donc sera-t-il las de guerroyer ?)
(vers 522 à 528)

La barbe blanche de Charlemagne est, dans les chansons de geste, un attribut important, un symbole de sa majesté. Il lui arrive de jurer par elle, comme on prête serment sur une relique. Quant à l'expression par laquelle on le désigne, l'empereur à la barbe fleurie, ou encore à la barbe chenue, elle tend à se figer pour devenir une véritable épithète homérique, comme Achille aux pieds légers ou Ulysse aux mille tours. Léon Gautier, dans ses Epopées françaises, en faisait déjà la remarque :

"On a dit qu'Homère était, par excellence "le poète de la constatation" ; il a vu certain jour Achille courir, et depuis lors il a toujours dit de son héros "Achille aux pieds légers", même quand Achille était assis. Eh bien ! nos premiers épiques ont procédé absolument de même : ils ont des enfances toutes pareilles à celles d'Homère. Charlemagne, dès qu'il n'est plus enfant, est toujours à leurs yeux : "L'empereres à la barbe chenue"."

J'aime beaucoup l'image, bien comprise, de la barbe fleurie de Charlemagne. Fleurie, et non pas neigeuse : il y a là une différence qui n'est pas mince. Une barbe neigeuse suggère un vieillard au sang froid, au cœur froid, qui se chauffe au coin du feu et n'entreprendra plus rien. L'image fait songer aux vers de Charles d'Orléans : Hiver, vous n'estes qu'un vilain...

Le Charlemagne des chansons de geste, celui que nous donne à voir le Roland, n'est pas tel. Même vieillard et patriarche, il reste chaleureux et généreux, enthousiaste et vaillant, et surtout prodigieusement énergique. Ni les durs combats ni les longs voyages ne l'effraient. Il peut pleurer ses morts et même se lamenter, comme il le fait sur le corps de son neveu, son plus que fils, mais jamais il ne sera recrëanz d'osteier. La chanson d'Anséïs de Carthage nous le montre malade et infirme, réduit presque à l'impuissance par l'âge ; pourtant lorsque le héros Anséïs l'appelle à son secours contre les Sarrasins, Charlemagne répond à l'appel, et se fait conduire en char jusqu'au lieu de la bataille. Là, il demande à Dieu, et obtient, un miracle : voir ses forces renouvelées le temps de livrer un dernier combat. Il se jette alors dans la mêlée, à la stupeur émerveillée de ses féaux, et bien sûr il triomphe, et sauve une fois de plus la Chrétienté. Même lorsqu'il mourra, on l’enterrera assis, comme prêt à se relever pour combattre, la couronne au chef et son épée nue sur les genoux. Il était excellemment approprié qu'un tel personnage eût, jusqu'en sa barbe blanche, quelque chose de printanier.

Je crois qu'une des fonctions de la mythologie est de poétiser le monde. Les Anciens peuplaient la nature de Naïades et de Dryades : arbres et ruisseaux en devenaient plus beaux et plus aimables. Ils nommaient les constellations Pégase ou Orion, et les étoiles en devenaient à la fois plus proches et plus émouvantes. Pour nous, qui ne croyons plus aux mythes et ne leur demandons donc plus de nous expliquer le monde, ni de fournir du sens à des rites, la fonction poétique de la mythologie, sans doute jadis accessoire, est peut-être bien devenue la principale. 

Un vain peuple s'imagine qu'une mythologie connaît son apogée lorsqu'on lui prête une créance générale et littérale, puis dépérit lorsque l'on cesse d'y croire, mais ce n'est pas ce que ma longue fréquentation de ces matières m'a appris. Une mythologie ne meurt pas forcément de n'être plus crue ; en fait ce peut même être pour elle une chance, car alors elle devient essentiellement un objet d'art, et parfois c'est à ce moment là qu'elle s'incarne dans les œuvres les plus belles. Ovide et Virgile ne croyaient pas aux mythes qu'ils racontaient, pas plus que la société cultivée de leur temps, et pourtant la Rome antique nous a-t-elle laissé un seul poème digne d'être comparé à l'Enéide et aux Métamorphoses ?

La croyance ne fait rien, ou presque rien, à l'affaire. La vertu poétique de la mythologie n'y est pas renfermée. L'imagination qui peuple les vagues de Néréides n'a pas besoin d'y croire pour s'en réjouir. Tenez, moi qui vous parle, je ne crois pas aux chansons de geste. Je ne crois pas un mot des fictions qu'elles narrent. Je ne crois même pas vraiment que le Charles de l'Histoire ait eu la barbe fleurie que lui prêtent les légendes. Cela ne m’empêche pas le moins du monde de voir, au printemps, la barbe de Charlemagne dans les pommiers en fleurs, et mon cœur en est tout réchauffé. Essayez donc vous aussi : vous verrez que, vraiment, la croyance ne fait rien à l'affaire.



jeudi 18 mai 2017

Homère contre le Peuple, ou les mirages du romantisme

Si vous suivez mon blog depuis un certain temps, vous devez déjà être familiers des deux grandes théories qui existent, et s'opposent, quant à l'origine des chansons de geste. Rappelons-les tout de même rapidement.

La théorie traditionaliste, parfois dite "théorie des cantilènes", défendue notamment par Léon Gautier, suppose l'existence de brefs chants lyrico-épiques, composés dès les temps carolingiens, au lendemain de grands événements tels que des batailles marquantes. Ainsi, les contemporains du Roland historique, du Charlemagne  historique, les auraient déjà célébrés, puis pleurés à travers des compositions poétiques, sorte d'élégies ou de panégyriques. Ces chants se seraient transmis oralement durant des siècles, s'enrichissant sans cesse de traits et d'épisodes nouveaux, s'éloignant toujours davantage des faits historiques, jusqu'à ce qu'ils devinssent au douzième siècle les chansons de geste telles que nous les connaissons : de vastes épopées résolument mythiques où quelques éléments historiques se trouvent comme dilués dans un océan d'imaginaire.

La théorie individualiste, défendue par Joseph Bédier, nie l'existence des chants lyrico-épiques et affirme que les chansons de geste sont nées au douzième siècle, au moment où nous en sont conservées les premières traces, de la plume de poètes qui en sont véritablement les auteurs à part entière, autant qu'un Alexandre Dumas ou un Walter Scott sont ceux de leurs romans historiques. Tout au plus ces poètes ont-ils pu s'inspirer de traditions locales qui ne leur ont guère fourni qu'une amorce, de la même manière que Dumas s'est inspiré, pour créer son D'Artagnan, du personnage historique de Charles de Batz-Castelmore.

Lorsqu'il m'arrive de parler autour de moi de ces deux théories, je constate que la théorie individualiste ne rencontre guère la faveur de mes interlocuteurs. La théorie traditionaliste a, presque toujours, nettement leur préférence. Je les comprends ! Car si l'on en croit cette théorie, en somme, les chansons de geste sont véritablement l'oeuvre commune des mille et mille chantres qui les ont transmises et enrichies, autant dire du Peuple tout entier. Ce sont des émanations toutes pures du génie de la nation. Leur auteur, c'est la France, c'est doulce France elle-même ! Voilà qui est bien plus beau, bien plus séduisant, bien plus exaltant, bien plus romantique que d'en faire l'ouvrage de ternes gendelettres, de petits clercs du douzième siècle sentant l'encre et la sacristie, les composant dans le calme et le secret de leur étude entre de poussiéreux grimoires. Croyez bien que je ressens, aussi puissamment que quiconque, l'attrait de cette théorie traditionaliste qui voit dans les chansons de geste une sorte d'héritage sacré, où s'incarne l'âme de notre pays.

Je ne vous reprocherais certes pas d'y ajouter créance. Mais voilà, il faut tout de même faire montre d'un peu d’honnêteté, d'un soupçon de logique, d'une pincée de cohérence intellectuelle. On ne peut pas être traditionaliste en France et individualiste en Grèce. Nos chansons de geste et les épopées homériques, l'Iliade et l'Odyssée, offrent trop de points communs pour qu'il ne soit pas hasardeux, voire téméraire, de supposer quant à leur formation des phénomènes très différents. Parlons sans fard : si c'est le Peuple tout entier qui compose l'épopée, il n'y a plus de place dans le processus pour un auteur unique, défini, individualisé, pour un être de chair et de sang au nom duquel rattacher le poème. Si nous optons pour la théorie traditionnaliste, Homère n'existe pas. Ce n'est lui-même qu'un mythe.

La possibilité que je viens d'énoncer ne semble guère plus populaire que la théorie de Bédier sur l'origine des chansons de geste. On ne renonce pas volontiers à une image d'Epinal. C'est que nous l'aimons, ce brave Homère ! Nous ne voulons pas qu'on nous l'enlève ! Et puis ce serait tellement plus beau, tellement plus séduisant, tellement plus exaltant, tellement plus romantique, si l'Iliade et l'Odyssée étaient bien l'ouvrage de cet aède aveugle, de ce divin poète inspiré par les Muses, que nous avons vu si souvent représenté sur les toiles néo-classiques ! Dissoudre cette belle et grave figure, elle-même aussi poétique que les œuvres qu'on lui prête, dans l'anonymat d'une foule informe ? Ah, fi ! Fi ! Pour soutenir pareille horreur, il faut être quelque malfaisant idéologue ennemi du Beau et de la vraie grandeur ! Oh, croyez-le bien, je comprends aussi cette réaction. Je ressens, aussi puissamment que quiconque, l'attrait du poète aveugle.

Mais voilà,  il faut tout de même faire montre d'un peu d’honnêteté, d'un soupçon de logique, d'une pincée de cohérence intellectuelle. Entre Homère et le Peuple, il faut choisir, et il faut, jusqu'à preuve du contraire, faire le même choix en France et en Grèce. 

Et moi, donc, pour quelle solution est-ce que je penche ? Voilà qui n'a, chers amis, aucune espèce d'importance.

mardi 24 mai 2016

Obéron, roi de Féerie

Le personnage d'Obéron, ou Aubéron, est surtout connu aujourd'hui par Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. Pourtant, et ce n'est pas faire injure au Barde que de le signaler, le personnage n'est pas de son invention. Il s'agit d'un héros de chanson de geste française, qui apparaît pour la première fois dans une composition du XIIIème siècle, Huon de Bordeaux, dont le succès fut important un durable. On donna à cette chanson d'aventure des continuations mais aussi un prologue, Le Roman d'Aubéron, qui présente le lignage de ce personnage, narre sa naissance et ses premières aventures, et indique les origines de ses pouvoirs. Il s'agit, à ma connaissance, de la seule oeuvre de la littérature médiévale européenne dont le héros ne soit pas un mortel mais un elfe : partout ailleurs, les êtres surnaturels, quand ils apparaissent, sont confinés tout au plus à un rôle d'adjuvant, comme c'est encore le cas dans Huon de Bordeaux. Aubéron est certainement l'elfe le plus important de la littérature médiévale, raison pour laquelle Claude Lecouteux s'appuie abondamment sur lui dans l'étude qu'il a consacrée à ces créatures.

Roi de Féerie, Obéron possède de nombreux objets magiques et d'immenses pouvoirs, qui lui permettent de jouer le rôle de protecteur d'Huon, le héros éponyme de la chanson. Ses facultés ne sont pas rationnalisées, comme le sont souvent les enchantements des fées dans le cycle arthurien. Jamais l'auteur ne recourt à l'évhémerisme : jamais il n'essaie de nous faire croire qu'Aubéron n'est qu'un simple mortel dont les capacités s'expliquent par des connaissances acquises. Plus étonnant encore peut-être, jamais Aubéron n'est diabolisé, jamais ses pouvoirs ne sont tirés du côté du surnaturel infernal. En cela, l'auteur d'Huon fait un choix qui est assez typique des chansons de geste et qui diffère beaucoup des solutions généralement trouvées pour apprivoiser le merveilleux dans les romans de la Table Ronde : dans nos chansons, moyennant une christianisation assez simple, qui se résume à affirmer que leurs pouvoirs sont bons et viennent de Dieu, les êtres féeriques sont autorisés à conserver toutes leurs prérogatives mythique, sans les amoindrissements que leur font fréquemment subir les écrits de l'époque.

Huon de Bordeaux a été traduit en Angleterre dès le moyen âge, et c'est par cette oeuvre que Shakespeare a pu connaître le personnage. En France, son succès s'est maintenu jusqu'au XVIème siècle, et même au-delà grâce à la Bibliothèque bleue. En outre, à la fin du XIXème siècle, Gaston Paris en a donné une adaptation dont je vais me permettre de citer l'excellente préface, dont l'essentiel est toujours valable, même si certaines de ses hypothèses sont sujettes à caution et si, pour certains détails tels que la datation de l'oeuvre, on lui donne aujourd'hui tort :

"La chanson de geste de Huon de Bordeaux, dont j’offre au public un « renouvellement », est de la fin du douzième siècle. Elle a été composée en Picardie, ou plutôt en Artois, par un poète dont lenom n’est pas venu jusqu’à nous et qui ne songeait guère à la postérité. Il voulait simplement amuser ses contemporains, et il y a certainement réussi, puisqu’après sept siècles il nous amuse toujours. Il est un des premiers qui aient combiné les éléments merveilleux des contes venus de Bretagne ou d’Orient avec la matière sévère des vieux poèmes purement nationaux. 

Chanson de geste veut dire « chanson d’histoire », et en effet ces chansons, — où il faut voir non de courtes compositions lyriques, mais de véritables poèmes épiques, — n’étaient à l’origine que l’histoire en langue vulgaire à l’usagede ceux qui ne savaient pas le latin, réservé aux clercs. Notre poème lui-même a une base historique : il est probable que l’aventure d’un Huon, fils du duc Seguin de Bordeaux, obligé, — sous Charles le Chauve et non sous Charlemagne, — de s’exiler en Italie pour avoir tué un comte dans le palais même de l’empereur, s’était mêlée avec celle d’un autre personnage, qui avait tué, lui, en état de légitime défense, le jeune roi Charles, fils de ce même Charles le Chauve, et qui dut également passer les Alpes.

L’histoire ainsi constituée avait un caractère sérieux et même austère : notre poète l’a complètement transformée, d’abord en rejetant dans un Orient imaginaire et fantasque la scène des aventures de son héros, mais surtout en y introduisant le personnage d’Auberon avec tous ses enchantements. Il paraît l’avoir emprunté à une tradition d’origine germanique : on retrouve Auberon dans un poème allemand du treizième siècle où il s’appelle Alberich, est roi des nains, et joue auprès du jeune Ortnit, cherchant aventure en Orient, un rôle très analogue à celuiqu’il joue chez nous auprès de Huon. 

Mais notre « trouveur » a donné à son roi de Féerie un charme qui est bien à lui et dont la douce magie a su gagner les cœurs fort au delà du cercle d’auditeurs auquel songeait le vieux poète français. À travers les transformations des idées, des sentiments, des mœurs et des littératures, la figure du « petit roi sauvage » aux longs cheveux d’or, au visage d’enfant « plus beau que le soleil en été », — mélange exquis de force et de grâce, de puissance et de bonté, de majesté et de malice, a gardé tout son attrait et toute sa fraîcheur. Après avoir enchanté la France pendant quatre siècles, elle a plu à Spenser et à Shakespeare, elle a inspiré Wieland et Weber,et elle est capable de ravir encore l’imagination curieuse des poètes et l’âme naïve des enfants. Je souhaite qu’elle n’ait pas trop perdu de son prestige dans la forme nouvelle où elle se présente aujourd’hui.

Elle n’est pas d’ailleurs la seule qui mérite de plaire dans l’heureuse création du vieux conteur féodal.Par ses charmantes qualités, et même par ses excusables défauts, Huon n’est guère moins attrayant. C’est un type absolument français, avec son courage aventureux, sa loyauté à toute épreuve, sa générosité confiante, et aussi son étourderie, son imprudence, et cette « légèreté de cœur » que lui reprocheAuberon et qui cause ses malheurs sans lui enlever notre sympathie. L’empereur Charlemagne, dans satyrannie capricieuse, conserve de la grandeur ; le duc Naimes nous gagne le cœur par son inébranlable attachement à la justice ; le vieux Géreaume nous plaît par sa prud’homie, et Esclarmonde, devenue chrétienne, rachète par sa fidélité la brusquerieun peu trop « païenne » de ses débuts en amour.

Les figures de second plan, — comme celles du traître Amauri, du brutal et crédule Charlot, du bon abbé de Saint-Denis, du perfide Gérard, du noble Garin de Saint-Omer, du déloyal Eudes, des insolents géants Orgueilleux et Agrapart, du braveEstrument et des autres, — sont toutes marquées d’un trait rapide, mais net, qui leur donne une physionomie distincte et grave dans la mémoire chaque citoyen de ce petit peuple héroï-comique. Seuls, les compagnons emmenés de Paris par Huon sont restésà l’état de simples comparses, muets et à peu près inutiles.

Mais le principal attrait du poème est peut-être le récit lui-même, l’enchaînement facile et bien suivi des aventures dont il se compose. Il ne faut pas chicaner le poète sur les vraisemblances, lui demander, par exemple, comment il se fait que son voyageur rencontre dans le monde entier des parents ou des amis ; la naïveté même de ce procédé finit par nous amuser, et quand il rencontre, sur un rivage désert, entre les villes, inconnues aux géographes, de Monbranc et d’Aufalerne, un vieux ménestrel, nous sommes presque désappointés envoyant qu’il n’est pas son cousin germain. 

Une fois qu’on a fait au conteur, sur ce terrain et sur quelques autres, les concessions que ne lui marchandait pas la crédulité de ses contemporains, on reconnaît que son œuvre est bien composée et, du commencement à la fin, soutient, renouvelle et accroît l’intérêt. Les trois parties entre lesquelles elle se distribue naturellement se correspondent bien et se font un heureux équilibre. La première est purement féodale et française ; la seconde nous transporte dans le monde oriental et introduit le merveilleux avecAuberon ; dans la troisième les éléments de chacune des deux premières se fondent pour aboutir à un dénouement harmonieux, habilement mêlé d’angoisseset de sourires. Chacune des aventures en elle-même pique et satisfait la curiosité et provoque, chez des lecteurs à l’âme simple, la surprise et l’émotion. 

C’est d’abord l’agression de Charlot et la grave blessure de Gérard, puis la scène vraiment épique du palais, où le corps de Charlot est inopinément apporté à son malheureux père ; ensuite le combat judiciaire où on tremble pour les jours de Huon, et enfin la sentence imprévue de Charlemagne, où apparaît déjà le fantastique qui va remplir la seconde partie. Dans celle-ci, après l’éblouissante et inquiétante apparition d’Auberon, nous avons d’abord les deux épisodes de la ville de Tormont et du château de Dunostre, peu nécessaires, si l’on veut, à l’action, mais qui, agréables en eux-mêmes, servent à mettre en lumière les divers aspects du caractère de Huon et l’efficacité merveilleuse du cor et du hanap d’Auberon.

Vient ensuite l’aventure centrale, — l’exécution de l’étrange message de Charlemagne, — dans laquelle notre héros montre à la fois son courage et sa légèreté accoutumés. L’amour d’Esclarmonde, la ruse un peu bien grosse du vieux Géreaume, la défaite d’Agrapart, le pardon d’Auberon et le départ triomphal pour la France terminent la hasardeuse mission denotre héros de la façon la plus heureuse du monde. Mais, par la faute de Huon, les péripéties recommencent : voilà nos deux amants séparés l’un de l’autre et de leurs compagnons, et pour arriver à la réunion finale il faudra encore bien des aventures, dont la plus piquante est l’engagement de Huon comme valet du vieux ménestrel, avec l’épisode, inutile mais gai, du jeu d’échecs. 

Enfin la troisième partie nous présente une catastrophe tout à fait inattendue causée par la déloyauté de Gérard : nousne voyons plus aucun salut pour Huon et Esclarmonde, quand l’intervention d’Auberon les sauve et fait triompher, dans une scène à la fois grandiose et plaisante, la justice et nos sympathies. Assurément une telle composition fait honneur à celui qui l’a conçue."

Aventures merveilleuses de Huon de Bordeaux, pair de France, et de la belle Esclarmonde, ainsi que du petit roi de féerie Auberon, Gaston Paris, 1898.

mardi 9 février 2016

Pause

Je vais m'éloigner d'internet pendant quelques semaines. C'est une mesure d'hygiène mentale qui me fait toujours un bien fou. A bientôt !

samedi 6 février 2016

Nos ancêtres les Troyens (2/2)

Lorsque je me suis mis en tête d'exhumer les Troyens, je prévoyais de vous parler, dans une deuxième partie, de la postérité littéraire de ce mythe. J'ai ensuite longuement atermoyé, mais j'ai une excuse : c'est qu'il faut voir la tronche qu'elle a, ladite postérité littéraire ! La France n'a rien qui puisse se comparer à l'Enéïde, ou même au Roman de Brut, ce fameux texte anglo-normand qui traite des origines troyennes des rois bretons et où apparaît, pour la première fois dans une langue vernaculaire, le roi Arthur. 

Chez nous, le mythe troyen, ce sont des mentions éparses dans les chroniques, et quelques belles tournures dans la bouche de nos rois, quand ils parlent (ou quand les chroniqueurs les font parler) de manière fleurie, comme lorsque Philippe Auguste, avant la bataille de Bouvines, aurait harangué ses Français en les appelant "descendants des Troyens" pour les inciter à faire montre d'ardeur au combat.

Presque pas de récits, presque pas d'oeuvres d'envergure. A vrai dire, je n'en vois que deux qui vaillent la peine d'être mentionnées.

D'abord, les Epitres d'Othéa, de Christine de Pisan. Pour ceux qui auraient le bonheur de ne pas la connaître, Christine de Pisan est un horripilant bas-bleu du XVe siècle, qui nous a laissé pléthore d'oeuvres pédantesques, d'où émane un ennui tellement compact qu'on pourrait le couper au couteau et en servir des tranches. La seule chose lisible qu'elle ait écrite est Le Chemin de Longue Etude, poème allégorique et mystique où elle visite le ciel, en s'inspirant de Dante et d'autres auteurs mieux doués qu'elle. Dans le milieu des médiévistes, il est de bon ton de faire des génuflexions lorsqu'on la mentionne, parce qu'on la tient pour l'une des premières femmes de lettres et pour une féministe avant la lettre. Tout cela est bel et bon mais n'empèche pas son oeuvre d'être un puissant somniphère.

Quant aux Epitres d'Othéa, il s'agit d'un miroir du prince où Hector tient le rôle que Fénelon donnera à Télémaque : à travers le héros troyen, Christine s'adresse aux princes de la maison de France et leur assène, de la manière la plus fastidieuse possible, de sages conseils pour gouverner et se gouverner, illustrés de lambeaux de mythologie classique pesamment moralisés. Pauvres princes ! En toute justice, il faut reconnaître que les travers de Christine, sa préciosité et son pédantisme, sont ceux de son temps en général : le XVe siècle fut volontiers savant, bavard et ampoulé. On peut même aller jusqu'à admettre, si l'on y tient, que Christine tient la dragée haute aux autres écrivains de son époque, encore que personnellement je lui préfère le bon roi René ou Eustache Deschamps, et même le brave David Aubert. Mais même ceux qui font plus de cas de son talent que moi ne considèrent pas ses Epitres comme le sommet de son oeuvre. Laissons-les dans l'oubli, si vous le voulez bien : il est parfois mérité.

Et puis, un siècle plus tard, la Franciade de Ronsard. Qu'est-ce qui vous voulez que je vous en dise, moi ? Voilà un gars qui arrive, bourré jusqu'à la gueule de lettres antiques, qui jette un regard dédaigneux sur la littérature de son pays et décide bravement de lui donner une épopée, sans s'apercevoir qu'il en possède déjà cent. Il rime laborieusement quatre chants imbibés de reminiscences classiques, mène son héros aux Enfers parce que ses modèles l'ont fait, s'étend avec une obséquieuse complaisance sur les ancêtres de son mécène, sans pitié pour ses infortunés lecteurs qui ont l'impression d'être traînés aux Enfers aussi, et finit par laisser le machin en plan, sans doute parce qu'il s'ennuyait autant à l'écrire que nous à le lire.

Enéide mise à part, ce que le mythe des origines troyennes aura légué de plus beau à la littérature, il faut le chercher non pas dans les textes qui le prennent pour sujet, mais dans ceux qui l'emploient  par allusion ou comme un élément de décor, pour donner de la profondeur à un sujet qui est autre. Par exemple, dans le Roland furieux, Roger et Rodomont se disputent le droit de porter les armoiries d'Hector, dont ils prétendent tous deux descendre, et cette rivalité donne plus de gravité et de beauté au conflit qui les oppose. 

Déjà, dans l'Iliade, Homère évoque certaines légendes qui ne font nulle part l'objet de récits développés, qui n'ont qu'un rôle ornemental, pourrait-on dire : ainsi des exploits de jeunesse de Nestor, par exemple.  Certaines de ces légendes peuvent avoir fait l'objet de poèmes perdus, mais il se peut aussi qu'elles n'aient jamais été que des éléments de décor, d'arrière-plan, qui ne pourraient supporter de se voir mis sur le devant de la scène. 

Les origines troyennes sont presque un cas d'école en la matière. Essayez d'en faire le récit : vous n'obtiendrez qu'une pauvre chose. Attribuez-les, sans vous y attarder, au héros d'une épopée dont le sujet est tout différent : aussitôt (pour peu que vous soyez un bon auteur, mais cela va sans dire) vous verrez votre poème s'ennoblir, votre héros prendre quelque chose de la grandeur tragique d'Hector le preux et d'Ilion la sainte.

dimanche 13 décembre 2015

Des sources disponibles sur les Gaulois au moyen âge

Suite à mon billet d’hier et aux objections qui m’ont été faites, j’ai cru utile, pour ne pas parler dans le vide autour du sujet, d’aller vérifier quelle connaissance les hommes du moyen âge pouvaient avoir des sources antiques parlant des Gaulois. Ygor Yanka m’en a suggéré deux, Tacite et Pline l’Ancien, et Boutfil m’a cité César.

Je suis donc allé voir dans la monumentale Histoire critique de la littérature latine de Pierre Laurens (2014, Paris, Belles Lettres). Il ne me reste qu’à poser bien franchement sur la table ce que j’y ai trouvé, et peut-être jugera-t-on que ces éléments sont de nature à conforter la position de mes sympathiques contradicteurs davantage que la mienne.

Pour ce qui est de César :

« Au début du XIIIe siècle, un anonyme compose, sur le modèle de Suétone, une sorte de vie de César intitulée Les Faits des Romains : pour la guerre des Gaules, il traduit, ou plutôt adapte, les Commentaires, sans savoir, d’ailleurs, qu’ils sont l’œuvre du conquérant lui-même ; il les attribue à un grammairien qui n’a que revu le texte, un certain Julius Celsus Constantinus. Pour raconter la guerre civile, l’anonyme ne suit plus César, mais la Pharsale de Lucain, lequel sera encore la source de Jean de Thuin qui, au milieu du XIIIe siècle, compose en vers le Roman de Jules César, puis une adaptation en prose, l’Histoire de Jules César. »

Sur Tacite :

« Certes, Boccace possède dès 1355 le manuscrit, arraché ou plutôt dérobé par lui au Mont-Cassin, des Histoires et de la deuxième partie des Annales : c’est le Laurentianus, 62,2 ; mais les Opera minora, Germanie, Vie d’Agricola, Dialogue des orateurs, conservés à Hersfeld, ne parviendront à Rome qu’en 1455 grâce à Enoch d’Ascoli, donnant lieu à une première édition de l’œuvre, incomplète, en 1470 chez Vindelin de Spire ; la partie manquante des Annales, soit les livres I à IV conservés par le Laurentianus 68,1, subtilisé à Corvey, sera à Rome en 1508, Béroalde en 1515 l’édition princeps). Résultat : l’œuvre historique de Tacite est totalement absente des pages de l’Actius que Giovanni Pontano, à la fin du Quattrocento, consacre à la manière d’écrire l’histoire, le canon étant, dans l’ordre et exclusivement, Tite-Live, Salluste, César. »

Sur Pline l’Ancien :

« Seule conservée, mais suffisant à la gloire de ce polygraphe, la monumentale Histoire naturelle en trente-sept livres (avec le livre I) publiée en 77 apr. J.-C. et dédiée à Titus, a été connue tout au long de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge, diffusée par plus de deux cents copies manuscrites complètes ou partielles, lue au premier degré, avec Solin ou Isidore de Séville, qui en dérivent comme d’une mine une foule de connaissances et un répertoire de faits, de noms, d’anecdotes, bref la grande encyclopédie antique […] »

Résumons. Au moyen âge, on peut lire les écrits de César, sans toujours bien savoir qu’ils sont de César (ce qui réduit tout de même beaucoup leur intérêt) et l’on ne compte que peu d’œuvres exploitant la sienne. Tacite, jusqu’au XVe siècle, est peu répandu et d’une consultation très difficile. En revanche, on connaît très bien Pline l’Ancien, on le lit passionnément et on y puise volontiers.

Tout cela ne me paraît pas bien décisif, ni dans un sens ni dans l’autre. Je concède que les sources auxquelles on aurait pu aller chercher les Gaulois n’étaient pas inexistantes. Par ailleurs, je constate que ces connaissances n’ont pas fait leur chemin jusqu’aux grandes compilations historiques en langue vulgaire (comme les Grandes chroniques de France qui sont au XIIIe siècle ce que Michelet est au XIXe) qui auraient pu les diffuser au-delà de petits cercles d’érudits. De là à en conclure que lesdits érudits se sont délibérément abstenus de transmettre ces connaissances, il y a un pas que je ne franchirais pas. C’est tout de même une explication bien compliquée qu’un complot, et n’y en a-t-il pas de plus simples ?


Je vous laisse juge, ô lecteur.

samedi 12 décembre 2015

Nos ancêtres les Troyens (1/2)

A Ygor Yanka.

Puisque j’ai décidé de me remettre à bloguer, je veux, avant que la flemme n’anéantisse mes velléités, traiter d’un sujet dont je pensais vos entretenir depuis déjà longtemps : le mythe des origines troyennes des Francs.

On avait coutume, il n’y a pas si longtemps, de parler en France de « nos ancêtres les Gaulois ». Cette conception, à l’aune de l’Histoire de notre pays, est relativement récente. Elle n’apparaît guère qu’au XIVe siècle et ne s’impose vraiment qu’au XVIe. Pendant tout le moyen âge, nos ancêtres croient fermement qu’ils sont les descendants de Troyens échappés à la chute d’Ilion (à l’image de ceux d’Enée qui, d’après Virgile, furent les aïeux des Romains) et conduits dans leurs errances par le fameux Francion, fils d’Hector, en qui l’on voyait l’ancêtre de nos rois.

Le bon Ygor Yanka m’a demandé un jour si l’on n’avait pas délibérément occulté les origines gauloises. Le mythe troyen ne servirait-il qu’à cacher des Gaulois dont nos ancêtres auraient eu honte ? Je n’en crois pas un mot. Les hommes du moyen âge ne cherchaient pas à oublier les Gaulois : il se trouve simplement qu’ils en ignoraient tout. Les Gaulois n’écrivaient pas, et n’ont donc pas laissé derrière eux de textes permettant de les connaître. Quant à l’archéologie, elle était encore assez peu développée aux temps dont je vous parle. Un homme du XIIe siècle, même curieux et cultivé pour son temps, n’avait rigoureusement aucun moyen de savoir quoi que ce soit des Gaulois.

On m’objectera que les hommes du moyen âge pouvaient trouver mention des Gaulois dans les lettres antiques. C’est oublier un peu vite qu’une bonne part du savoir de l’antiquité fut englouti par l’oubli, ou au moins entra en dormition, dans les temps tumultueux de la fin de l’empire romain. Beaucoup de textes étaient perdus, et les hommes capables de les lire et de les comprendre s’étaient faits rares. Des milliers de copistes, de penseurs, de traducteurs, s’attelèrent pendant des siècles à reconquérir, à transmettre, à maîtriser l’héritage antique. La Renaissance recueillit les fruits d’un long effort.

Les clercs du moyen âge connaissaient certes quelque chose des lettres romaines, mais ils étaient loin de disposer de tous les textes que nous pouvons lire aujourd’hui facilement dans la collection Budé. D’autre part, si vous vous êtes penchés un tant soit peu sur les écrits latins antiques, vous savez sans doute que ces écrits parlent de maintes choses, dont beaucoup étaient d’un grand intérêt pour des esprits médiévaux, mais que les Gaulois n’y occupent qu’une place extrêmement modeste. Il était tout à fait possible à un clerc médiéval de parcourir ce qu’il pouvait posséder des auteurs latins pendant des décennies, sans y croiser un seul Gaulois, ou sans y prêter attention. Pour trouver les Gaulois dans les écrits romains, il faut les y chercher, et notre clerc médiéval n’avait aucune raison de penser à les chercher.

Tout au plus, les doctes du temps savaient-ils parfois que la France s’était jadis appelée Gaule. Wace, l’historiographe des ducs de Normandie, mentionne le fait en passant dans son Roman de Rou (c’est-à-dire l’histoire en langue romane de Rollon et de ses descendants) au moment d’expliquer comment la Neustrie devint Normandie. C’est pour lui une si étrange merveille que ces changements de nom d’une terre au fil du temps, une chose si surprenante et peut-être si choquante, qu’il fournit une longue liste d’exemples qui devait esbaudir les lecteurs et les auditeurs du Roman. Il s’agit peut-être bien aussi, en évoquant des précédents illustres, d’aider la pilule à passer, de faire accepter ce changement de nom comme légitime. Cela n’allait pas de soit car, nous dit-il, les Français gabaient, se moquaient de ce nouveau nom :

Franceis dient que Normendie
Ceo est la gent de north mendie ;
Normant, ceo dient en gabant,
Sunt venu de north mendiant,

Il me semble donc bien possible et même fort probable que la majorité des hommes de l’époque n’aient même pas eu connaissance de l’ancien nom de ce qui était devenu la France. Wace lui-même, bien qu’il connaisse le nom de Gaule, ne sait rien des Gaulois, ni de Celtes en général, à telle enseigne qu’il est l’un des principaux historiographes (ou faut-il dire mythographes ?) des origines troyennes, appliquées aux (grands) Bretons.

Du reste, pourquoi les Français du moyen âge auraient-ils voulu occulter les Gaulois ? Pourquoi auraient-ils eu honte d’en descendre ? Je ne vois aucune bonne raison à cela. César dépeint les Gaulois comme pieux, indisciplinés et braves. Les chevaliers du XIIe siècle, qui se voulaient avant tout pieux et braves et dont la discipline n’était pas la qualité première, eussent été honorés de descendre de tels gens. Auraient-ils eu honte alors de descendre d'illettrés, moins cultivés que les Romains ? Il faut se faire une bien étrange idée du moyen âge pour imaginer cela ! Les hommes de l’époque auraient-ils alors renâclé à l’idée de se donner des vaincus pour ancêtres ? L’objection est peut-être plus sérieuse, mais la réponse est décidément non : les Français de jadis n’hésitèrent pas à se choisir pour origine les plus célèbres vaincus de la mythologie grecque. Ils en furent même fiers !

Vous voulez que je vous dise ? Si nos ancêtres du moyen-âge avaient pu connaître les Gaulois, non seulement ils n’en auraient pas eu honte, mais l’on aurait vu fleurir les généalogies fictives faisant remonter les plus puissants lignages du temps à Vercingétorix, comme c’est le cas pour Charlemagne. Je vous en fiche mon billet ! D’ailleurs, dès que les origines gauloises eurent été exhumées de la poussière des siècles, à la fin du moyen âge, on les adopta avec enthousiasme, en les mêlant d’abord harmonieusement à des origines troyennes qui étaient trop bien établies et depuis trop longtemps pour s’estomper comme par enchantement. Laissons Colette Beaune nous expliquer toute cette sombre affaire, si vous le voulez bien :

« Les origines troyennes des Francs ont été créées au VIIe siècle sur le modèle antique de la fondation de Rome  par les exilés troyens conduits par Enée. Comme les Romains qui gouvernèrent le monde, les Francs ou les Français sont issus de la race la plus ancienne et la plus noble. Les versions du XVe siècle de cette légende présentent des caractères spécifiques, dont le plus important est d’avancer de plus en plus l’arrivée des Francs dans le pays. On conçoit donc l’établissement du IVe siècle conduit par Marcomir comme précédé de vagues préalables d’émigrés troyens qui se mêlent aux Gaulois. On vient, en effet, grâce aux sources antiques, de redécouvrir ceux-ci vers 1350. Vaillants soldats, cultivés et pieux, les Gaulois ont tout pour faire des ancêtres acceptables, et d’autant plus crédibles qu’ils sont bien attestés par des textes aussi répandus que le De bello Gallico. C’est pourquoi, à la fin du XVe siècle, Jean Lemaire de Belges transforme le mythe des origines troyennes des Francs en un mythe des origines troyennes des Gaulois. Les Gaulois sont établis en Gaule depuis des temps immémoriaux. Une partie d’entre eux est allée fonder Troie. Francion revient donc par la suite au pays de ses ancêtres. Gaulois et Francs sont des Troyens et ils ne sont qu’une seule et unique population, sans mélange aucun. Les Gaulois donnent naissance aux Francs. Ainsi une filiation unique et continue, un sang pur et non mélangé, relie la population française à ses origines glorieuses. »

Colette Beaune, Naissance de la nation France, Gallimard, 1985.

(Vous aurez remarqué que Colette s’emmêle un peu les pinceaux à la fin, il faut lire « Jean Lemaire de Belges transforme le mythe des origines troyennes des Francs en un mythe des origines gauloises des Troyens » et « Troyens et Francs sont des Gaulois et ils ne sont qu’une seule et unique population » pour que le passage ait un sens, mais vous aviez rectifié par vous-même.)

Dans ce billet, j’aurais traité du sujet en restant au ras du sol, au niveau des chroniques et de l’historiographie. Dans une prochaine publication, je tâcherai de prendre un peu de hauteur et nous verrons ce que la littérature, la poésie et peut-être aussi une certaine façon de voir le monde doivent au mythe troyen.