mercredi 17 janvier 2018

Fait de croyance et sentiment national

Afin de nourrir l'article qu'elle a consacré à mon Rolandin, Emilie Desfrenes m'avait posé une série de questions, sur le degré de créance que les hommes du Moyen Âge accordaient aux chansons de geste, et sur les rapports entre chansons de geste et sentiment national. Bien que ces questions ne présentent que des rapports indirects avec mon livre, je m'étais efforcé d'y répondre de mon mieux en rédigeant une assez longue réponse, dont Mme Desfrenes n'a finalement utilisé que des fragments. Je vais donc poster ce texte ici dans son intégralité, afin d'en faire profiter les lecteurs de ce blog que cela pourrait intéresser.

Tout d'abord, en ce qui concerne le regard que nos ancêtres portaient sur les chansons de geste : dans l'ensemble, ils y croyaient. On ne peut pas en douter : la légende carolingienne est invoquée avec beaucoup de gravité dans des circonstances très officielles, représentée dans des églises et des cathédrales parmi les épisodes tirés de la vie des saints, consignée par écrit, en français et en latin, dans des ouvrages qui ont toutes les prétentions à la véracité, comme les prestigieuses Grandes Chroniques de France. Les auteurs de chanson de geste se plaisent à souligner le caractère véridique de leurs récits et invoquent volontiers des sources (réelles ou fictives) pour convaincre leur public de la valeur de leurs chansons. A la fin du Moyen Âge, les historiens qui commencent à réfuter les légendes épiques le font avec tout le sérieux du scientifique s'attaquant à une thèse qui rencontre une large créance. Tout cela serait absolument impensable si les hommes du moyen âge avaient considéré nos épopées comme de simples fictions s'avouant pour telles. Ils y ont cru, cela est certain.

Cela ne veut pas dire que tout le monde a cru sans aucun discernement à tous les récits de toutes les chansons de geste. Je suis enclin à penser que la plupart des gens croyaient, dans les grandes lignes, au "noyau dur" de la matière de France, c'est à dire aux légendes les plus importantes, les plus célèbres et les plus sérieuses, celles qui furent de véritables mythes au sens fort du terme, comme la Chanson de Roland par exemple. Cela ne signifie pas que chacun ait ajouté foi  à la totalité des développements venus s'ajouter au fil du temps à ce noyau, récits dont la vraisemblance et le sérieux étaient variables. Je pense que le degré de créance accordé à ces végétations devait énormément varier d'une personne à l'autre, selon le milieu social et le niveau d'instruction, entre autres choses. Par exemple, on ne croyait sans doute guère, en dehors du peuple, aux péripéties merveilleuses et fantasques qui dans certaines branches de notre épopée mettent en scène Aubéron le roi de Féerie, ni à certains des épisodes purement drôlatiques dont le bon géant Rainouard au Tinel, truculent précurseur du Gargantua de Rabelais, est le héros. 

Mais on croyait à Roland, à Olivier, à Ogier le Danois ou à Guillaume d'Orange, au bon saint Charlemagne, champion et lieutenant de Dieu, et dans une certaine mesure aux prouesses fabuleuses que leur prêtait la tradition. Là non plus, tout le monde n'était sans doute pas toujours complètement dupe : les gens instruits devaient être  conscients de la dimension créatrice de l'activité des poètes, et les savoir capables d'enjoliver. Mais, je le maintiens, on croyait au minimum au noyau dur de nos légendes, et même sans forcément ajouter foi à chacun de leurs exploits, on pensait tout de même que ces héros avaient été des personnages remarquables, hors du commun, dignes d'être proposés comme exemples et comme modèles. C'est tout le sens de l'anecdote - probablement fictive en l'occurrence, mais révélatrice - du jongleur Taillefer chantant la Chanson de Roland avant la bataille de Hastings, pour encourager à la prouesse les guerriers de Guillaume : de semblables scènes ne furent sans doute pas rares au Moyen Âge.

En ce qui concerne le sentiment national français, je suis plus embarrassé pour vous répondre, car somme toute je ne suis qu’un écrivain et pas un historien. Lorsque l’on me pose de telles questions – c’est trop souvent le cas à mon goût – on me pousse à sortir de mon domaine de compétence, et mes réponses peuvent donc être sujettes à caution. Je vais tout de même tenter de vous répondre, avec prudence, et je vous invite à lire mes propos également avec prudence. Je suis tout sauf infaillible en la matière.

Je suis porté à croire que le sentiment national s’est lentement forgé durant tout le Moyen Âge central et tardif, en un long processus dans lequel le mythe, les symboles et la poésie jouèrent un rôle notable, que l’on sous-estime souvent. A mon sens, ce sentiment commence à se dessiner timidement au début du douzième siècle ou à la toute fin du onzième – toute tentative pour le faire remonter à plus haute époque me semblerait grandement conjecturale, et aussi téméraire que mal étayée – c’est-à-dire précisément au moment où naissent les premières chansons de geste, qui en seront à l’origine le principal véhicule et même, disons-le, en partie les créatrices. C’est que ce sentiment national naissant n’est au début qu’une chose fragile et ténue, presque impalpable, qui ne s’exprime guère qu’à travers la poésie et n’intéresse pas beaucoup les doctes ni les puissants. Il lui faudra du temps pour s’affermir, pour acquérir le caractère solide et pour ainsi dire officiel qu’il revêt déjà au quinzième siècle. Même alors, je crois que la question de l’appartenance nationale ne s’est jamais posée, pour les hommes du Moyen Âge, avec la même clarté et la même acuité que pour nous. C’était pour eux, la plupart du temps, une petite valeur, contrebalancée et ramenée à de justes proportions par d’autres. Ils y pensaient beaucoup moins que nous.

Si vous souhaitez approfondir ces questions, je vous recommande les ouvrages Les deux Patries de Jean de Viguerie et Naissance de la nation France de Colette Beaune. Ces auteurs vous renseigneront mieux que je ne saurais le faire.

Quoi qu’il en soit, ces thématiques, bien que présentes en toile de fond, ne sont pas au cœur de mon Rolandin, qui est avant tout un conte merveilleux et presque un conte de Noël, dont le sujet principal est la famille. Le chevalier Roland pourra, plus tard, incarner de grands thèmes guerriers, féodaux et patriotiques, mais dans mon récit, ce n’est encore qu’un jeune enfant, qui se trouverait bien encombré d’un si pesant fardeau.

mardi 21 novembre 2017

Rolandin

Je suis heureux de vous annoncer la parution ce jour de mon troisième livre, intitulé Rolandin, aux éditions des Belles Lettres. Une petite image valant mieux qu'un long discours, voici :



Vous pouvez vous procurer l'ouvrage sur le site des Belles Lettres, sur d'autres sites de vente en ligne tels que celui-ci, et bien sûr en librairie.

mercredi 1 novembre 2017

Le fol Estoult

Le paladin Estoult, ami et compagnon de Roland parfois mis au nombre des douze pairs, est un personnage héroï-comique ou semi-parodique. Bien qu'il soit tout à fait susceptible de faire l'objet d'un traitement sérieux, nos poètes l'utilisent fréquemment comme un élément comique, pour alléger momentanément la gravité de leurs récits en tirant parti de son caractère, qui est traditionnellement celui d'un fanfaron farfelu et décalé, une sorte de clown ou de capitan de théâtre, qui fait sonner haut ses vantardises avant d'être ridiculisé au combat. Son nom vient du bas latin "stultus" et signifie le fol, le sot.

Dans les épopées franco-italiennes, puis italiennes, le jeu de mot se perd et le nom d'Estoult est traduit par un véritable nom italien d'origine germanique, Astolfo. On pourrait penser que les traducteurs français, travaillant sur des oeuvres comme le Roland amoureux ou le Roland furieux, rendraient au personnage son nom français, comme ils le font pour Roland (qui n'est jamais retraduit par "Orland" depuis l'italien "Orlando") mais ce n'est pas le cas. Les traductions françaises des épopées italiennes optent en général pour les formes "Astolphe" ou "Astolf". Reconnaissez qu'il y a de quoi en perdre son latin.



Ci-dessus, une image d'Estoult/Astolphe, traînant derrière lui certain géant sarrasin qu'il a vaincu, par Gustave Doré. Le personnage, on le voit, n'est pas toujours défait ni ridicule, mais ses aventures sont presque toujours frappées du sceau d'une certaine fantaisie. Quand Estoult entre en scène, la plupart du temps le sérieux en sort.

jeudi 12 octobre 2017

« Tu vois que je ne suis pas un traître ! »

Dans la plupart des représentations iconographiques de la mort de Roland, un autre personnage se tient auprès du héros, pour l'assister à son heure dernière.




Ce personnage n'est autre que Baudouin, le demi-frère de Roland, fils de la mère du héros et du traître Ganelon. Car, on l'oublie trop souvent, Ganelon est le parâtre de Roland.

Cette parenté, qui place Baudouin entre deux personnages qui se détestent, le met dans une position à la fois intéressante et compliquée, que les auteurs médiévaux vont traiter de diverses manières. Tous s'accordent à faire de Baudouin un chevalier preux et loyal, digne de son frère, et n'ayant aucune part dans les fautes de son père. Mais d'autres éléments varient énormément d'une version de la légende à l'autre.

Dans la Chanson de Roland du manuscrit d'Oxford, qui est la version la plus ancienne que nous possédons de ce poème, Baudouin n'est encore qu'un enfant, que Ganelon évoque avec attendrissement au moment de partir pour sa périlleuse ambassade chez le roi Marsile, mais qui ne prend aucune part à l'action et n'apparaît même pas. Très souvent, cependant, les textes postérieurs le vieillissent, pour lui permettre de participer à l'expédition d'Espagne en tant que jeune guerrier.

Malheureusement, beaucoup d'auteurs médiévaux sont trop convaincus de l'hérédité des vertus du lignage pour tolérer qu'un bon chevalier comme Baudouin soit le fils d'un traître. Ainsi, dans le Charlemaine de Girart d'Amiens ou la Chronique du Pseudo-Turpin, par exemple, Baudouin devient le fils du duc Milon et le frère de Roland à part entière, ce qui lui ôte à peu près tout intérêt : il n'est plus qu'un terne épigone de Roland, reproduisant ses exploits avant de mourir bravement mais sans éclat, sans réussir à laisser au lecteur un souvenir bien vif.

Les textes les plus intéressants relatifs à Baudouin sont ceux qui admettent sa filiation avec Ganelon et nous donnent à voir sa réaction à la trahison de son père. 

Ainsi, dans le Myreur des Histors de Jean d'Outremeuse, Baudouin, n'ayant pas pris part à la bataille de Roncevaux, survit à son demi-frère et intervient lors du procès de Ganelon qui s'ensuit. Le jugement devant être conclu par un duel judiciaire, Baudouin se propose pour soutenir la cause de Charlemagne et de Roland, en affrontant en champ clos Pinabel de Sorence, cousin et champion de Ganelon. Prenant fait et cause contre son propre père, Baudouin deviendrait presque un parricide s'il remportait le duel, car le châtiment de Ganelon, une fois sa trahison prouvée par l'ordalie, ne peut être que la mort. Charlemagne ne permet pas qu'il en aille ainsi : refusant l'offre de Baudouin, c'est à Thierry, l'écuyer de Roland, qu'il accorde l'honneur de disputer le duel.

Mais la version la plus belle et la plus poignante de l'histoire de Baudouin se trouve dans une épopée italienne, la Spagna, fondée sur les traditions relatives à l'expédition d'Espagne. Dans ce poème, Ganelon, au moment de conclure un pacte avec les Sarrasins, a stipulé qu'on épargnerait son fils : à cet effet, le jeune homme doit porter sur son armure une cotte blasonnée qui le fera reconnaître. Baudouin, qui ne se doute ni de la trahison de son père ni de cette clause, prend au combat de Roncevaux une part vaillante ; mais à sa grande surprise, il voit les guerriers ennemis esquiver sa rencontre et se dérober devant ses coups. Roland, qui a deviné les machinations de Ganelon, raille son demi-frère en voyant ses armes intactes, et lui fait comprendre qu'il doit son salut à la trahison de son père. Baudouin, horrifié et blessé dans son honneur, devine que c'est à la cotte couvrant son armure qu'il doit d'être épargné. Il l'arrache, se jette au milieu des sarrasins qui le criblent de coups, et en mourant il crie à Roland : « Tu vois que je ne suis pas un  traître ! » 

vendredi 18 août 2017

Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays

"Les chansons de geste doivent leurs plus beaux vers à l'amitié. Ces barons farouches qui se coupent en pièces, qui se vengent avec une rage féroce, qui se font des trophées de têtes humaines et vont jusqu'à manger le cœur de leurs adversaires, portent la même vigueur dans leurs affections et s'attendrissent au nom d'un ami.

Duel de Roland et Olivier


Quand Roland a lutté de courage et de générosité avec Olivier pendant trois jours, sans que l'un ait pu l'emporter sur l'autre, et qu'ils ne trouvent d'autre moyen d'en finir que de s'embrasser, Charlemagne reproche à Roland l'issue du combat comme une défaite. Nenni, répond le héros :

C'est grande chose, un ami conquesté !

Bègues et Belin sont frères. Vers la fin de la grande épopée des Lorrains, le poète nous montre Bègues dans sa famille ; la belle Béatrix, son épouse, est près de lui :

Le duc la baise et la duchesse rit.

Leurs enfants entrent dans la salle, qu'ils animent de leurs jeux et de leurs cris. Mais ce bonheur domestique rend le duc rêveur ; il songe à son frère qui, lui aussi, a un fils, et qu'il n'a pas vu depuis sept ans. La duchesse s'étonne et le met à raison : "Qu'a-t-il à rêver ? Il est riche et puissant ; il a des coffres pleins d'or, des armoires pleines de riches vêtements, de vair et de gris, des écuries remplies de chevaux ; et il a foulé tous ses ennemis !" Bégues répond : "Vous dites vrai ;

Mais d'une chose, vous y avez mépris ;
N’est pas richesse ni de vair ni de gris,
De palefrois, de mules, de roncins ;
Mais c’est richesse avoir de bons amis.
Le cœur d’un homme vaut tout l’or d’un pays.

Le cœur d’un homme vaut tout l’or d’un pays ! Connaissez-vous, messieurs, dans aucune langue, dans aucune poésie des temps civilisés, classique ou romantique, un plus beau vers que ce vers d'un poète du douzième siècle, prêté à ce Bègues qui vient d'arracher les entrailles d'un vaincu pour en frapper son tenant d'armes au visage ?"

Nos premiers Siècles littéraires, Charles Potvin, 1870.

mercredi 16 août 2017

Pèlerinage à Roncevaux

Aujourd'hui, chers amis, je vous emmène à Roncevaux. J'aurais dû le faire hier pour le 15 août, jour anniversaire de la mythique bataille, mais vous me pardonnerez, j'espère, pour un jour de retard. Notre cicérone sera le bon Gaston Paris, pionnier de la redécouverte des chansons de geste, et à travers lui Dominico Laffi, prêtre bolonais qui, de 1670 à 1673, fit trois fois le pèlerinage de Compostelle. Il nous a laissé le récit de sa visite du haut lieu, récit très émouvant, car l'émotion de Laffi (qui connaissait la légende de Roland par la version de Luigi Pulci) est elle-même palpable. C'est pour nous l'occasion de constater qu'en plein XVIIe siècle, notre légende médiévale était encore bien vivante. Mais laissons Laffi nous conter cela :

"Enfin, avec l’aide de Dieu et de saint Jacques de Galice, nous arrivâmes sur la haute cime des Pyrénées ; là est une petite chapelle très ancienne ; nous y entrâmes, car il n’y avait ni porte ni fenêtre pour la fermer, et nous y chantâmes un Te Deum pour rendre grâces à Dieu de nous avoir conduits jusque-là sains et saufs ; mais avant de quitter la cime de ces hautes Pyrénées, que nous avions gravies avec tant de peine, nous nous reposâmes dans cette chapelle ; nous y vîmes beaucoup de figures et de sculptures antiques, et quelques inscriptions effacées par le temps, si bien qu’on ne peut les lire. De là on voit au levant la France, au couchant l’Espagne. C’est dans ce lieu même que Roland sonna son cor quand il appela Charlemagne à son aide, et il le sonna si fort qu’il le fit crever… 



Ayant quitté cette chapelle, nous commençâmes à descendre pendant un quart de lieue, tant que nous découvrîmes ce Roncevaux si désiré de nous, ce qui nous causa une allégresse d’autant plus grande qu’elle était plus imprévue, parce que, l’hospice étant caché par les montagnes et par des arbres très touffus, nous pensions en être très éloignés quand nous nous trouvâmes en face des portes. Nous y descendîmes donc et nous entrâmes sous une grande voûte, dans laquelle, à main droite, il y a beaucoup de tombeaux antiques, où se conservent les cendres de nombreux rois, ducs, marquis, comtes, paladins et seigneurs qui moururent dans ce grand fait d’armes, mémorable pour tous les siècles. A main gauche est la grande église, qui est très ancienne : c’est Charlemagne qui la fit faire, et l’archevêque Turpin y a dit la messe… Devant le grand autel il y a une grande et forte grille de fer, très élevée, au haut de laquelle est attaché le cor de Roland, de la longueur d’environ. deux brasses ; il est tout d’une pièce, et il a une fente du côté par où sort la voix, laquelle fente on dit qu’il fit à l’heure où, sur la cime des Pyrénées, il sonna pour appeler Charlemagne, qui était campé à Saint-Jean- Pied-de-Port, attendant Roland, qui était allé réclamer le tribut de Marsile, roi d’Aragon. Près de ce cor sont deux masses ferrées, l'une de Roland et l’autre de Renaud, dont ils se servaient dans les batailles et qu’ils portaient attachées à leurs arçons… Il y a aussi un étrier de Roland, et ses brodequins, qu’on dit que chausse le vicaire quand il chante la messe aux grandes solennités.

Sortis de l’église, nous allâmes par la terre voir les antiquités : tout près de l’hospice, à l’occident, il y a une petite chapelle, que fît faire Charlemagne après la mort de Roland et des autres paladins… Elle est en forme de carré parfait, pas très haute, et elle est située au propre lieu où Roland, après la seconde bataille, se mit à genoux, et, à ce qu’on dit, tourné vers Roncevaux, pleura ses gens et dit entre autres paroles : « O triste, ô infortunée vallée, maintenant tu seras toujours ensanglantée ! »

Enfin, voyant tous ses gens perdus, il se retira dans sa tente et prit le parti de sonner son cor ; il monta à la cime des monts, au lieu dont il a été parlé plus haut, pour que Charles pût entendre, et on dit qu’il sonna si fort que Charles l’entendit. Cela paraît une grande merveille à quelques-uns ; mais c’est chose croyable, car du lieu où il sonna jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, où Charles était campé, il n’y a que six lieues et demie : et on dit en vérité qu’il sonna si fort qu’à la troisième fois le sang lui sortit de la bouche et du nez, et le cor même creva d’un côté, comme je l’ai vu moi-même, de mes yeux, fendu… Après avoir sonné, il retourna à sa tente ; puis, donnant un coup d’œil à son camp détruit, il ne vit plus aucun ennemi ; mais, las et accablé de ce long combat, et de l’effort qu’il avait fait en sonnant du cor, qui lui avait fait sortir le sang de la bouche et du nez, il ne pouvait plus se tenir sur son cheval ; aussi, se rapprochant du pied de la montagne, où est une fontaine qu’on appelle aujourd’hui la fontaine de Roland, construite avec de très beaux ornements, il descendit de cheval et but deux ou trois traits de cette fontaine… 

Puis il saisit une dernière fois Durendal et en frappa plusieurs coups sur un rocher ; mais il ne put la briser, jusqu’à ce qu’enfin il donna un coup si fort qu’il trancha le rocher, en sorte que l’épée elle-même éclata un peu au-dessous de la garde (je l’ai vue dans la galerie du roi d’Espagne, comme je vous le dirai dans la description de Madrid)… Il se mit à genoux et se confessa, demandant à Dieu le pardon de ses péchés… Puis il se releva, et, pleurant fortement, il dit en regardant le ciel : « Seigneur, je remets mon âme entre tes mains. Tu sais, Seigneur, que j’ai toujours désiré mourir pour ta sainte foi. » Il fit deux ou trois pas et tomba de nouveau à genoux, et, inclinant la tète, les bras tendus en croix, les regards vers le ciel, il rendit l’âme. Tout cela se lit dans le livre intitulé La Rotta di Roncisvalle, et dans beaucoup d’autres.



Là, en ce lieu même, distant de deux ou trois pas de l’endroit où il se confessa, Charlemagne fit faire le tombeau de Roland et l’y ensevelit. Ce tombeau est fait comme une petite chapelle en carré parfait, et de tous côtés il a environ vingt pieds de long, avec une belle coupole à pyramide qui porte en haut une belle croix ; dedans est le sépulcre, semblablement de figure carrée ; c’est à peine si une personne peut marcher entre le sépulcre et la muraille. On dit que d’autres paladins encore y sont enterrés avec Roland. Sur les quatre faces sont peintes toutes les guerres qui se sont faites en ce lieu, et aussi la trahison ; le tout est peint en clair-obscur. Au pied de la porte de cette sépulture est la pierre que Roland trancha près de la fontaine ; comme je l’ai dit, elle est fendue par le milieu. Nous ne pouvions nous rassasier de la regarder, et nous serions toujours restés là… 

Étant demeurés deux jours à Roncevaux, nous en partîmes le matin suivant, et avant de quitter ce lieu nous voulûmes voir encore le sépulcre de Roland, disant entre nous : « Dieu sait si jamais nous le reverrons ! » Nous le regardâmes longtemps, longtemps, et nous écrivîmes sur une des pierres, avec la pointe d’un couteau, nos noms et nos surnoms… Puis, l’ayant regardé une dernière fois, nous partîmes tout doucement, nous retournant bien des fois pour revoir encore Roncevaux, qu’il nous déplaisait de quitter."

Dominico Laffi, cité et traduit par Gaston Paris, Légendes du Moyen Âge, Hachette, 1903.

vendredi 4 août 2017

Charlemagne empereur

"Il faut toujours se garder de juger les événemens anciens d’après notre manière de penser et nos habitudes d’esprit d’aujourd’hui. Le couronnement de Charlemagne comme empereur a donné lieu à beaucoup de dissertations et de théories dans lesquelles l’esprit de parti et les idées préconçues ont eu une grande part. Pour les uns, cet acte marque la victoire définitive de la race germanique sur les races gallo-romaines ; c’est la fin de l’ancien monde et l’avènement d’un monde nouveau. Pour d’autres, tout au contraire ce serait l’esprit romain qui, par la main du pape, aurait ressaisi pour quelque temps la victoire et dompté le germanisme dans son triomphe même. Toutes ces généralités sont également inexactes, elles ne s’appuient sur aucune preuve ; ni les textes ni les faits ne les confirment. Elles sont le fruit d’une manière de penser qui est moderne, et ne répondent nullement au tour d’esprit des hommes du IXe siècle. Aussi n’en trouve-t-on la trace ni dans les écrits de Charlemagne, ni dans ceux des papes, ni chez les chroniqueurs, ni parmi tant de lettres qui nous ont été conservées des personnages de cette époque. Il est prudent, en histoire, de se tenir aux documens, et, sans se laisser aller aux considérations générales, de voir les événemens comme ils nous sont racontés et d’essayer de les comprendre comme les contemporains les ont compris.

Le couronnement de Charlemagne n’est pas un acte isolé ; il se rattache à une série de faits antérieurs qui l’ont amené et préparé. Quand on lit les textes de l’époque mérovingienne, on est frappé de voir combien le souvenir de l’empire romain s’était conservé chez les populations. On le rencontre partout, dans les édits des rois comme dans les formules des actes privés, dans les lettres de personnages de toute condition aussi bien que dans les chroniques. On suit de génération en génération les marques toujours visibles du respect qui s’attachait à cet ancien empire. Parmi ces écrits si divers, les uns nous viennent de Gallo-Romains, les autres de Germains ; leur ton à l’égard de l’empire est le même. Jamais un mot de haine ou de mépris ; le seul sentiment qui se laisse voir, sans distinction de race, est celui de la vénération.

Les hommes des temps modernes, habitués qu’ils sont à ne voir rien durer, ne savent pas assez combien dans les siècles d’autrefois les pensées étaient persistantes. Depuis Clovis jusqu’à Charlemagne, à travers cette longue et triste époque où des institutions impuissantes avaient mis le trouble dans l’existence humaine, le souvenir de l’empire romain transmis des pères aux fils avait continué à vivre au fond des âmes. Il y a plus : le nom de respublica, qui était celui dont on avait appelé l’empire depuis Auguste jusqu’à Théodose, était resté toujours employé dans la langue de la Gaule. Nous le rencontrons sans cesse, au Ve, au VIe au VIIe siècle, sous la plume des chroniqueurs, dans les diplômes, dans les formules d’actes privés. Nulle expression n’est plus fréquente que celle-là, et toujours elle désigne l’empire. Pour ces générations, la république ou l’état par excellence n’était pas autre chose que l’empire romain.

Il faut même remarquer que, dans la pensée de ces hommes, l’empire romain n’avait pas péri. Ils n’en parlent jamais comme d’une chose disparue ; ils en parlent comme d’une puissance encore debout et toujours vivante. C’est que, dans l’année 476, le titre et les insignes impériaux avaient seulement été transportés de Rome à Constantinople. Dans cette dernière ville résidait le souverain qui continuait à s’appeler empereur des Romains, imperator Romanorum Cœsar Augustus, La Gaule persistait à donner à ce prince le titre de romanus imperator. Il était entendu de tous qu’il avait une suprématie au moins nominale sur toute la société chrétienne. La ville que les chroniqueurs de la Gaule appellent la capitale, urbs regia, n’était ni Paris, ni Soissons, ni Metz, ni aucune résidence des rois francs, c’était Constantinople. Il est bien vrai que ces rois gouvernaient comme si l’empire n’eût pas existé ; mais les populations ne perdaient pas de vue qu’il existait encore, qu’il était au-dessus des royautés et que Constantinople était, au moins de nom, la capitale de la chrétienté. En l’année 799, Alcuin écrivait à Charlemagne : « Il existe trois puissances ; la première est l’autorité spirituelle, qui a été transmise au successeur de saint Pierre ; la seconde est la dignité impériale, qui a son siège à Constantinople ; la troisième est la dignité royale. » Alcuin parlait ainsi au puissant monarque qui régnait déjà de l’Èbre à l’Oder, et il le plaçait encore au-dessous de celui qui régnait à Byzance.

Nous ne voyons pas qu’au VIe ou au VIIe siècle les Occidentaux aient regretté que la dignité impériale eût son siège dans une ville de l’Orient. Ce sentiment ne se produisit, ou du moins nous n’en saisissons les symptômes que vers l’an 730 et à l’occasion de l’hérésie des iconoclastes, qui eut alors un moment de triomphe à Constantinople. La haine que cette hérésie souleva chez les Occidentaux ne détruisit pas le vieux respect qui s’attachait à l’empire, mais elle fit désirer que l’empire fût arraché à une ville hérétique et ramené à Rome. Il était naturel que ce fût surtout dans Rome que cette pensée se développât et prît corps. Cette ville était restée sous la dépendance directe des empereurs de Constantinople ; au commencement du VIIIe siècle, elle était encore administrée par un duc impérial. En 731, à l’occasion de l’édit qui prohibait les images, la population chassa ce fonctionnaire. Dès que l’agent impérial eut été écarté, il arriva naturellement que le personnage le plus considérable de la ville, c’est-à-dire l’évêque, en devint le chef et l’administrateur ; pareille chose s’était vue maintes fois en Gaule. Le pape commença donc à gouverner Rome, non toutefois sans reconnaître encore l’autorité suzeraine de l’empereur. Il lui faisait hommage par de fréquentes ambassades, recevait ses lettres et ses ordonnances, et en 795 Rome élevait encore à l’empereur Constantin VI un monument avec cette inscription : au très glorieux Constantin, couronné de Dieu, empereur, auguste.

La complète indépendance était impossible vis-à-vis d’un double danger : l’ambition des Lombards d’un côté, les désordres populaires de l’autre. Les papes avaient besoin d’un protecteur ; ils s’adressèrent aux hommes qui étaient les plus forts en Occident, c’est-à-dire à Charles Martel d’abord, puis à Pépin le Bref, enfin à Charlemagne. Ils se mirent sous la protection des princes francs. Ne jugeons pas cette situation d’après nos idées d’aujourd’hui et ne pensons pas qu’il s’agisse ici d’une simple alliance ou d’une entente morale entre les chefs d’une église et les chefs d’un état. Les papes firent ce que faisaient à la même époque presque tous les évêques de la Gaule ; ils se mirent sous le patronage ou, comme on disait, dans la mainbour de Charles Martel et de ses successeurs. Ils conclurent avec eux le pacte qui s’appelait commendatio ; nos in vestris manibus commendavimus, écrit Etienne II à Pépin. Ce n’étaient pas là des mots vagues dans la langue du VIIIe siècle ; ces expressions désignaient formellement l’acte de clientèle par lequel on obtenait la protection d’un homme en se soumettant à son autorité. Les papes et la ville de Rome se reconnaissaient donc sujets du roi des Francs ; nous voyons Paul Ier en 757, Léon III en 796, écrire à Pépin et à Charlemagne pour leur faire hommage et renouveler leurs sermens de foi et de sujétion.

C’était sans nul doute une singulière situation que celle de ces papes qui, presque indépendans en fait, dépendaient encore officiellement de l’empire de Byzance, et subissaient en même temps l’autorité, fort douce d’ailleurs, des rois francs. Le titre par lequel on désignait le pouvoir de Pépin et de Charlemagne sûr la ville de Rome était celui de patrice. Ce n’était pas un titre nouveau ; le nom de patrice était depuis trois siècles celui d’une dignité de l’empire. Les chroniqueurs grecs ou latins de cette époque mentionnent fréquemment des patrices : ce sont les plus hauts fonctionnaires de l’administration byzantine. Un patrice était le représentant de l’empereur dans une province et gouvernait les hommes en son nom. Pépin et Charlemagne furent appelés patrices des Romains, ce qui signifiait, à prendre le mot dans son sens littéral, qu’ils étaient les lieutenans du souverain qui régnait à Constantinople. Il y avait seulement cette singularité, qu’au lieu d’avoir reçu ce titre de l’empereur, ils l’avaient reçu du pape au nom du peuple romain. Quoi qu’il en soit, ce titre leur permettait d’exercer dans Rome les mêmes pouvoirs que les ducs impériaux y avaient exercés précédemment ; ils y étaient en quelque sorte des vice-empereurs. Si bizarre que nous paraisse cette situation, elle ne semble pas avoir étonné les contemporains, dont la vie publique était pleine de pareilles contradictions.

Elle se prolongea un demi-siècle. En l’année 800, le pape Léon III changea le titre de patrice en celui d’empereur. Devons-nous attribuer à ce pontife des vues vastes et profondes ? Voulait-il réagir contre l’esprit germanique ? Visait-il à fonder un grand état chrétien ? Tout cela est possible, mais les textes montrent seulement qu’il songeait à rompre avec Constantinople. Avoir le roi franc pour patrice, c’était reconnaître encore la suzeraineté nominale des princes d’Orient ; le nommer empereur, c’était rejeter hautement cette suzeraineté. — Observons les divers récits que les contemporains nous ont tracés de cet événement ; nous y trouverons toujours la preuve que l’acte de Léon III était dirigé contre Constantinople. Il y a même un détail qui se trouve dans tous ces récits, et qui est remarquable. Pour justifier le couronnement de Charlemagne, on crut devoir alléguer que le trône impérial, n’étant alors occupé que par une femme, l’impératrice Irène, pouvait être considéré comme vacant. Presque tous les annalistes expriment cette pensée. Voici ce que dit celui de Lorsch : « Comme dans le pays des Grecs il n’y avait plus d’empereur, mais seulement une impératrice, il parut convenable au pape et aux évêques de nommer empereur le roi Charles. » Nous lisons de même dans la chronique de Moissac : « Comme le roi Charles était à Rome, des députés vinrent dire que chez les Grecs le titre d’empereur n’était plus porté par personne ; en conséquence le pape et les évêques résolurent de nommer empereur le roi Charles. » Un autre chroniqueur s’exprime ainsi : « La puissance impériale, depuis Constantin, avait été transportée chez les Grecs ; mais, comme il arriva qu’à défaut d’homme c’était une femme qui tenait le gouvernement, les évêques décidèrent que l’empire serait donné au chef des Francs. »

Il semblerait donc, et telle est au moins la pensée des annalistes, que Léon III n’aurait pas osé couronner Charlemagne, s’il y avait eu à ce moment un empereur à Constantinople. Cet événement apparaît aux esprits modernes comme une résurrection du vieil empire ; ce n’est pas ainsi qu’il s’est présenté aux yeux des contemporains. Qu’on lise tous les récits qui en ont été faits, on n’y trouvera jamais que l’empire autrefois supprimé ait été rétabli ; ni cette expression ni aucune qui lui ressemble ne se rencontre chez les chroniqueurs ; le pape, l’empereur, dans leurs lettres, ne se vantent jamais d’avoir restauré l’empire ; Alcuin ni Eginhard ne disent rien de semblable. L’empire n’avait pas cessé d’être, les Romains le savaient mieux que personne ; il était seulement ramené d’Orient en Occident. Aussi l’acte hardi de Léon III est-il toujours représenté comme une victoire sur Constantinople. « Les Romains, dit Sigebert de Gembloux, s’étaient depuis longtemps détachés de cœur de l’empereur constantinopolitain ; ils prirent pour prétexte que c’était une femme qui régnait sur eux, et ils se décidèrent à nommer empereur le roi Charles. » Orderic Vital exprime plus tard le même sentiment : « Les Romains rejetèrent de leur cou le joug de l’empereur qui était à Constantinople et’ élevèrent Charles à l’empire. » Enfin un écrivain grec de cette époque, racontant la scène du couronnement, termine son récit par cette seule réflexion : « Ainsi fut brisé le lien qui avait longtemps uni Rome à Constantinople. » Ce que les contemporains virent donc de plus clair dans cet événement, c’est que Rome et l’Europe occidentale étaient définitivement affranchies de la suprématie politique et quelquefois religieuse que Constantinople avait exercée sur elles depuis quatre siècles. L’acte de l’année 800 fut la contre-partie de l’acte de l’année 476. Il n’y eut que la cour de Constantinople qui en fut blessée, et il n’y eut qu’elle qui protesta. « En prenant le titre d’empereur, dit Eginhard, le roi Charles encourut le mauvais vouloir des empereurs romains d’Orient. »"

Fustel de Coulanges, "Le Gouvernement de Charlemagne", Revue des deux mondes, 1876.