Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

dimanche 19 février 2012

Trois mots d'héraldique (2/3) : Les règles du blason


Maintenant que nous savons à quoi servent les armoiries, reste à connaître les règles qui régissent leur composition.

Les émaux

Voyons tout d’abord les couleurs ou plutôt, pour employer le terme héraldique, les émaux qui pourront figurer sur un écu. Il existe six émaux de base qui furent communément employés dès les origines de l’héraldique, émaux qui correspondent aux couleurs de base de la culture occidentale et qui se divisent en deux groupes : les métaux et les couleurs. Les métaux sont l’or (jaune) et l’argent (blanc), les couleurs sont le gueules (rouge), l’azur (bleu), le sable (noir) et enfin le sinople (vert), qui est le plus rare des émaux de base.

A ces émaux, on peut ajouter des couleurs plus rares, moins tranchées et donc moins aisément identifiables sur le champ de bataille. Ces émaux tardifs prennent plus d’importance à partir du moment où le rôle militaire des armoiries devient secondaire. Il s’agit du pourpre (violet) et de la carnation (couleur chair destinée à représenter les parties découvertes du corps humain).

Mentionnons également les fourrures, combinaisons conventionnelles d’émaux qui symbolisent les pelleteries véritables que les guerriers arboraient sur leurs écus aux origines de l’héraldique.

Les principales sont le vair (alternance de clochettes d’argent et d’azur, disposées sur plusieurs rangées horizontales)…



… et l’hermine (champ d’argent semé de mouchetures de sable évoquant la touffe de poils noirs de la queue d’une hermine).



Ces émaux sont des abstractions qui ne désignent aucune nuance précise. L’azur peut être représenté par un bleu ciel, un bleu roi ou un bleu marine : cela n’a aucune espèce d’importance et ne change en rien le blasonnement des armoiries concernées.

L’écu

Ces émaux vont maintenant prendre place sur une surface que l’on appelle conventionnellement l’écu. En fait, il peut tout aussi bien s’agir d’un vêtement, d’un fronton de palais ou d’une portière de carrosse, et la forme de cette surface ne reproduit pas nécessairement celle, triangulaire, des boucliers médiévaux. Cela non plus n’a aucune importance.

Toutefois, à l’écu reste associé un vocabulaire qui se souvient de ses origines militaires. Ainsi la partie inférieure de l’écu s’appelle la pointe, tandis que la droite (la dextre) et la gauche (la senestre) doivent être envisagées du point de vue du théorique guerrier qui porte l’écu devant lui : pour le lecteur, il faut donc les inverser. Quant au centre de l’écu, on l’appelle le cœur ou l’abîme.

L’alternance

Disposés à l’intérieur de l’écu, les émaux obéissent à une règle stricte, la règle d’alternance, qui interdit de juxtaposer ou de superposer deux couleurs, ou deux métaux. Ainsi, sur un champ d’argent, on ne peut placer une figure d’or. De très rares exceptions existent, comme les armoiries du royaume de Jérusalem :



On parle alors d’armes à enquerre, car elles poussent le curieux à s’enquérir de la raison de l’anomalie.

Cette règle d’alternance s’explique en partie par un souci de visibilité et de clarté sur le champ de bataille.

Les figures

Sur le fond de l’écu, que l’on appelle champ, on ajoute généralement (mais pas toujours, car il existe des champs pleins, d’un seul émail) un ou plusieurs éléments. Penchons-nous à présent sur ces figures susceptibles d’orner le blason. Elles se divisent en trois groupes.

Les meubles sont les figures dont la place dans l’écu peut être variable.  Les animaux, les plantes, les objets et les armes, entre autres, sont des meubles.

Les partitions sont les figures géométriques obtenues par des lignes, qui partagent l’écu en un nombre pair de divisions égales et d’émaux alternés.

Quant aux pièces, ce sont les figures géométriques obtenues par des lignes, qui partagent l’écu en un nombre impair de parties.

Contrairement à ce que veut une idée fausse, les meubles, même les lions, les aigles ou les fleurs de lys, ne sont pas intrinsèquement plus nobles ou plus gratifiantes que les pièces ou les partitions. On parle d’ailleurs de pièces honorables pour qualifier les pièces les plus classiques et les plus anciennes (barre, bande, canton, chef, chevron, croix, fasce, pal, sautoir…).

Il ne saurait être question pour moi de vous décrire toutes les figures. Leur nombre est théoriquement illimité, car tout objet peut devenir figure de blason.

Bien sûr, dans l’héraldique primitive, les figures sont principalement puisées dans les symboles de la culture chevaleresque et nobiliaire : on y voit donc des lions et des léopards, des aigles, des cerfs, des épées ou des lances, et plus tard, du fait d’influences littéraires, des griffons, licornes et dragons.

Mais les paysans, les ecclésiastiques et les congrégations de métiers peuvent aussi se doter d’armoirie : il n’est donc pas étonnant d’y voir apparaître des outils, ou même des légumes.


Un article de blog ne saurait donc avoir la prétention d’épuiser le sujet. Il y faudrait un dictionnaire, et d’ailleurs il en existe. Tout au plus signalera-t-on que les figures, quelles qu’elles soient, doivent être simples, stylisées et lisibles.

Simple anecdote en passant : le léopard héraldique ne se distingue en rien du lion, si ce n’est qu’il tourne la      tête en direction du lecteur, et que le panache de sa queue est tourné vers l’extérieur. Les armes de Normandie sont de gueules à deux léopards d’or.



Autre nuance, la position du fauve de profil, debout, dressé sur la patte postérieure gauche et levant la patte antérieure droite, ce qu’on appelle un fauve rampant est la position normal d’un lion : lorsque le lion est rampant, on ne l’indique pas. A l’inverse, lorsque le léopard est passant, à l’horizontal, comme sur les armes de Normandie, il n’est pas utile de le mentionner car dans son cas, c’est la posture ordinaire.

On parle de lion léopardé pour un lion passant si le panache de sa queue est tourné vers l’extérieur, de léopard lionné pour un léopard rampant dont la queue est parallèle au dos.

Lire un blason

Nous savons ce que sont les émaux, nous savons ce que sont les figures : il ne nous reste plus qu’à composer notre blason en respectant les règles de l’alternance. Notre ami Aristide, qui nous a confié vouloir élaborer son propre blason, pourrait par exemple choisir de prendre un champ d’azur, et d’y mettre une chouette d’or.



Reste à savoir lire correctement ces armoiries en langage héraldique, ce que l’on appelle blasonner. Il y a une manière bien précise de le faire, et « une chouette d’or posée sur un champ d’azur » n’est pas un blasonnement correct.

L’écu doit être considéré comme une image en trois dimensions, où se superposent différents plans. Pour blasonner, il faut partir du plan du fond, le plus éloigné de l’œil du lecteur, puis s’en rapprocher progressivement, plan après plan.

En effet, pour composer des armoiries, on choisit d’abord un champ, sur lequel on pose une figure. Après quoi l’on peut poser une autre figure sur le même plan que la précédente, comme pour les deux léopards de la Normandie. On peut aussi poser une figure sur une figure : il s’agit alors d’un troisième plan.

Les armoiries d’Aristide se blasonneront donc correctement d’azur à la chouette d’or.

vendredi 10 février 2012

Un Homère baptisé


En attendant de poursuivre nos pérégrinations héraldiques, je vous invite, si vous le voulez bien, à suivre ce lien. Rendez-vous alors à la page 172 du PDF, ou à la page 161 de l’ouvrage proprement dit. Vous y trouverez un entretien extrêmement intéressant avec Léon Gautier, un de nos médiévistes du XIXème siècle, auteur des Epopées françaises et l’un des pionniers de la redécouverte de nos chansons de geste. Somme toute, un grand homme.



L’article est doublement intéressant : il donne du genre une description encore largement valable aujourd’hui, tout en dénonçant les préjugés de l’époque sur le Moyen Âge, préjugés qui ont encore la vie dure.

Je ne dis pas que tout y soit à prendre pour argent comptant. Léon Gautier a écrit sa grande œuvre en 1865, et la recherche a fait du chemin depuis. En particulier, la question des origines des chansons de geste a vue rompre bien des lances. Gautier adhérait à la théorie des cantilènes, qui avait cours de son temps, et qui depuis a été durement contestée. Mais cette question est un véritable champ de bataille, d’une effroyable complexité, sur lequel se sont affrontés des armées de savant, et je tremble de m’y aventurer sur ce blog. Une autre fois, peut-être.

En outre, Gautier méconnait la dimension mythologique de nos épopées, surestime probablement leurs racines germaniques et néglige les considérables influences celtiques qu’on y décèle.

Il est également fort sévère à l’égard de nos épopées tardives, qu’il juge décadentes. Je serais plus nuancé : s’il est vrai que les chansons de geste de la dernière période, qui tendent au verbiage, n’ont plus le souffle épique et la simplicité majestueuse des plus anciennes, elles ne sont pas pour autant vides de beautés, et certaines comportent des tentatives de renouvellement intéressants, et des passages fort estimables, même si elles souffrent assurément de la comparaison avec leurs devancières. La Belle Hélène de Constantinople, dont je vous ai déjà parlé, compte parmi ces épopées tardives, et elle recèle bien des trésors dont j’ai l’intention de vous entretenir.

Cependant, d’une manière générale, Léon Gautier était sur la bonne voie. Les études épiques ont envers lui une dette qu’il serait ingrat d’oublier, et beaucoup de ses remarques sont justes. Ainsi, quand il distingue la foi subtile du théologien de la foi simple et robuste du trouvère, je ne peux que l’approuver pleinement.

dimanche 5 février 2012

Quelques mots d'héraldique (1/3) : De l'utilité des armoiries

Il y a de cela fort longtemps, je vous ai promis de vous parler d’héraldique. Aujourd’hui, je tiens ma promesse. Tout d’abord, nous allons nous pencher sur l’utilité des blasons. L’utilité, car à l’origine, les armoiries ne sont pas simplement des éléments décoratifs. Arborées sur les écus des chevaliers, sur les gonfalons ornant leurs lances et sur la cotte d’arme, vêtement de tissu que l’on porte par-dessus le haubert, elles servent à identifier leur porteur, le rendant reconnaissable sur le champ de bataille.



De semblables signes de reconnaissances deviennent nécessaires lorsque le heaume, originellement une simple toque de métal couvrant le crâne, se complète d’un nasal protégeant le visage puis, se complexifiant, en vient à entourer entièrement la tête. Déjà au XIème siècle, le heaume dissimulant le visage posait un problème d’identification des combattants, comme en atteste la tapisserie de Bayeux, décrivant la bataille de Hastings. On y voit Guillaume le Conquérant obligé de soulever son casque pour permettre à ses compagnons de le reconnaître :



C’est pour parer à ce problème que les armoiries font leur apparition, au début du XIIème siècle. La chanson de geste Aiol et Mirabel illustre bien leur utilité à travers le comportement d’un jeune chevalier inexpérimenté, le jeune héros Aiol, qui ne connait rien aux blasons parce qu’en raison du bannissement de son père, le duc Elie, tombé en disgrâce à cause des manigances de traîtres, Aiol a grandi dans un ermitage, loin de la société chevaleresque. C’est ainsi qu’au cours d’une bataille contre le comte de Bourges, Aiol attaque par erreur son propre oncle, le roi Louis le Débonnaire :

II garda en la presse selonc l'estor,                     (il regarda le champ de bataille)
Et coisi Loeys l’enpereour,                                              (Et repéra l’empereur Louis)
Cuida as chieres armes qu'il fust des lor,        (crut à ses armes précieuses qu’il était l’un d’eux)
Encor n’i connoist lance ne gonfanon,            (il ne connait pas encore les gonfalons (armoriés))
Ne set qui est Flamens ne Brabencons
Ne ki est Poiteuins ne qui Gascons,
Mais as plus beles armes se prent le ior.          (il s’attaque aux plus belles armes)
La u uoit les plus riches et les millors,
La esperone ses cors a belissor,                        (il éperonne pour charger les meilleurs guerriers)
N'a cure de iouster as noelors.                          (ne veut pas jouter contre les jeunes)
Belement uint armes sor l'enpereor,       (Il s’élance contre l’empereur)
Il broche Marchegai, sore li cort,                     (éperonne Marchegai (son cheval))
Et uait ferir son oncle par grant uigor.           (va frapper son oncle avec force)
Que de l’escu li trenche le maistre flour,         (tranche la fleur de l’écu (c’est-à-dire une des fleurs de lys des armes de France))
A tere l’abati deuant aus tous,
Li aubers le gari de mort le ior.                        (le haubert lui sauva la vie)
il a traite l'espee, sore li court,                          (il a tiré l’épée et lui court sus)
Loeys saut en pies par grant uigor,                  (Louis bondit prestement sur ses pieds)
il ot mout grant paour, sel douta mout.           (il a très peur, redoute beaucoup Aiol)
Car bien quida morir tout a estrous.             (il se croit sur le point de mourir)

("Aiol et Mirabel" und "Elie de Saint Gille, zwei altfranzösische Heldengedichte mit Anmerkungen und Glossar und einen Anhang. Die Fragmente des mittelniederländischen "Aiol" herausgegeben von Prof. Dr. J. Verdam in Amsterdam. Zum ersten Mal herausgegeben von Dr. Wendelin Foerster, Heilbronn, Henninger, 1876-1882)

Remarquons au passage qu’Aiol et Mirabel est une des très rares chansons de gestes dont la césure des décasyllabes se situe après la sixième syllabe : ils sont donc coupés en 6/4, alors que dans la Chanson de Roland et l’immense majorité des autres textes, les décasyllabes sont coupés en 4/6. Une originalité qui confère à ce texte des rythmes intéressants, que l’on perçoit à se risquant à le lire à voix haute, et qui devaient être plus sensibles encore avec l’accompagnement musical que recevaient les chansons de geste au moyen âge.

Fort heureusement, la scène n’ira pas jusqu’à un dénouement tragique : Louis se fait connaître de vive voix, et Aiol regrette amèrement son erreur :

Quant l'entendi Alois, dolans en fu,                   (il en fut affligé)
U a mis piet a tere, s'est dessendus.
« Sire, por dieu merchi! car uostre hon sui,    (pitié ! car je suis votre vassal)
Nel fac a ensiant, merchi Jesus                         (Je ne l’ai pas fait sciemment)
Montes isnelement par grant uertu.                 (Remontez vite en selle)
Beruier sont destruit et confondu,                   (les Berruyers sont en déroute)
Grans eskies nous i est chi remansus,              (beaucoup de butin nous est resté)
Quant li quens de Boorges uous est rendus. »                (le comte de Bourges vous est livré)
Quant l’entendi li rois, mout lies en fu.                  (il en fut très heureux)

(idem)

Cet exemple devrait suffire à vous convaincre de l’utilité de connaître les armoiries sur le champ de bataille. Ce rôle de reconnaissance des combattants est aussi le principal objet des blasons en littérature : un chevalier est reconnu à ses armes, ou au contraire méconnu, car il en a changé, procédé narratif extrêment fréquent pour permettre l'anonymat d'un héros, ou pour ménager divers effets.

Il y avait cependant d’autres usages aux armoiries. Figurées sur les sceaux, elles servaient à tous les documents officiels et actes légaux.



En outre, devenues héréditaires, elles permettaient aux membres d’un lignage de se situer les uns par rapport aux autres, et de se retrouver dans une généalogie compliquée. En voici un exemple, tiré du livre de famille du Florentin Bonaccorso Pitti (1354-1432) :

 « Tout au commencement, je découvre que nous, les Pitti, fûmes chassés de Semifonte, en tant que guelfes, par les gibelins qui dominaient la ville, et il semble que notre famille se soit séparée en trois branches.
            La première s’installa en une localité nommée Luia, où ses descendants forment aujourd’hui une grande et honorable famille campagnarde, possédant de bonnes et riches propriétés. L’ensemble de cette famille est actuellement appelée Luiesi, car il semble que la localité, nommée Luia, ne soit guère habitée que par ladite descendance. Le symbole de leurs armes montrent que nous fûmes apparentés, car elles ne présentent aucune différence avec les nôtres, et j’ai appris de certains de leurs anciens, et aussi de nos défunts, que nous avons conservé des liens de parenté avec eux, entretenus par la fréquentation et l’amitié.
            La seconde branche[de nos ancêtres] vint directement s’installer à Florence : ils s’appelaient les Ammirati et aujourd’hui il en subsiste encore qui se sont résolus à habiter à la campagne, tout près de la colline de Semifonte, laquelle fut détruite par la Commune de Florence en 1202. Cette famille, jadis très honorée à Florence, porte les mêmes armes que nous : un écusson à ondes blanches et noires. »

(Famille et parenté dans l’Occident médiéval, Vème-XVème siècle, Didier Lett, Hachette, 2000)

La prochaine fois, nous traiterons du langage et des règles du blason.