Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

samedi 28 juillet 2012

Aspremont (5) : La tentative de Richier

Entre l'ost chrétien et l'armée sarrasine se dresse l'imposant massif de l'Aspremont, barrière presque infranchissable constituée de monts abrupts, de précipices effrayants et de torrents d'eau glacée. Ces étendues sauvages sont également hantées de bêtes féroces. Pour Charlemagne, pas question d'entraîner l'ost entier dans la traversée de ces territoires hostiles sans avoir fait procéder à des reconnaissances : un chevalier audacieux sera donc choisi pour éclaireur, traversera l'Aspremont, s'assurera de la présence de l'armée d'Agoulant, et portera à ce dernier un message. Mais qui sera assez brave pour s'acquitter de cette mission ?

Le premier à se porter volontaire est Ogier le Danois, illustre paladin renommé pour son courage :

N'i a .i. tel qui voille estre premier,          (personne ne veut se proposer)
Ne mes que sol li bon danois Ogier ;       (sauf le bon Danois Ogier)
Cil est coruz le mantel deslacier,            (il s'empresse de délacer son manteau)
Devant le roi se vet agenoillier :            (et va s'agenouiller devant le roi)
"Biaus sires rois, ne vos doit anuier ;     (ne vous en déplaise)
En vostre cort ne sai .i. messagier         (je ne connais en votre cour aucun messager)
Qui mialz seüst .i. mesage noncier ;       (qui sache mieux transmettre un message que moi)
Se truis Hiaumon ne Agolant le fier,       (si je trouve Eaumont ou le fier Agoulant)
Bien li savrai anquerre et ancerchier       (je saurai bien lui demander)
Por coi il viaut ceste terre essilier,           (pourquoi il veut ravager cette terre)
Et bien sarai vostre droit derraisnier.       (et je saurai bien défendre votre droit)
-Vos n'iroiz mie, ce dist li rois, Ogier."     (vous n'irez pas, Ogier, répond le roi)

Ayant repoussé l'offre d'Ogier, l'empereur refuse celles que lui font les autre barons : il ne veut pas exposer la vie d'un seigneur d'importance, que les païens risqueraient de mettre à mort. Aussi demande-t-il qu'un chevalier pauvre se désigne. Aussitôt, le jeune Richier se porte volontaire : neveu du duc Bérenger, mais né hors mariage, il a été élevé et adoubé par Naymes de Bavière et brûle de prouver sa valeur. Apprenant que le jeune homme n'a ni héritier ni terre, Charlemagne accepte son offre.

Le duc Naymes proteste, cependant : il craint pour son protégé, qu'il croit trop fougueux pour s'acquitter d'une périlleuse ambassade. Il conviendrait d'envoyer un homme de sens plus rassis, car Richier irait à sa perte. Mais le jeune homme ne veut rien entendre, et Charlemagne, ayant déjà donné son approbation, ne peur revenir sur sa parole. Au grand dam de Naymes, Richier se revêt donc dignement de ses armes :

Richiers s'arma molt tost ou paveillon ;        (Richier s'arma promptement sous sa tente)
Il vest l'auberc, lace l'iaume roont         (il revêt le haubert, lace le heaume rond)
Et ceint l'espee, prent l'escu a lïon.        (ceint l'épée et saisit l'écu blasonné d'un lion)
Dou tref s'an ist et prist le brief Charlon ;    (il sort de la tente, prend la lettre de Charles)
Tant a erré qu'il vint vers Aspremont.        (et chemine si bien qu'il arrive au pied d'Aspremont)

Mais sur le chemin du jeune homme, voici qui s'interpose un court d'eau impétueux. Richier s'y engage vaillamment : las ! Lui et son cheval sont emportés par le courant ! Il ne doit sa survie qu'à la miséricorde de Dieu, qui lui permet de se retenir à un rocher. Quant à son cheval, il rejoint la berge, mais n'est pas pour autant tiré d'affaire :

Atant ez voz acorant .i. grypon ;      (voici qu'accourt un griffon)
.x. piez fu grox et .xiiii. de lonc :       (de dix pieds de large et quatorze de long)
Si fait deable ne vit onques nus hom.     (aucun homme ne vit jamais un diable pareil)
Prent le destrier par tel devisïon         (il saisit le destrier de telle manière)
Qu'il le leva .xv. piez contremont.      (qu'il l'emporte dans les airs, à quinze pieds du sol)
Li destriers poise, si rompi li broion,           (mais le cheval est lourd, ses muscles se rompent)
La teste am porte li maufez contremont.     (et le démon emporte sa tête)
Desor son nit l'em porte a ses foons.         (dans son nid, pour ses petits)

Richier l'a échappé belle, mais le voilà à pied, incapable de poursuivre sa mission : comment pourrait-il, sans monture, franchir ces inhospitalières montagnes ? Il ne lui reste qu'à rebrousser chemin et à aller, penaud et déconfit, rendre compte de son échec.

Trouvant le duc Naymes devant sa tente, il lui rapporte ses mésaventures. Mais Naymes refuse de croire à cette histoire de monstre, et se courrouce contre son protégé, dont le déshonneur rejaillit sur lui : Richier, pense-t-il, n'a pas eu le courage d'approcher d'Aspremont, et a simplement rebroussé chemin en inventant une excuse. Furieux et humilié, Naymes se résout à laver lui-même cette honte : il portera le message de Charles.

Commentaires

Ogier le Danois, mentionné ici, est un personnage de premier plan de la matière de France, et le héros de plusieurs épopées. Il connut une popularité énorme, qui perdura bien après le moyen âge par le biais de réécritures, d'adaptations théâtrales, de livres de colportage. Il est le valet de pique des jeux de cartes traditionnels :


Le griffon fait partie des animaux qui, dans les bestiaires du temps, côtoient aussi bien le lapin, le cerf et le chien que le dragon et la licorne. On croit fermement à son existence, et l'on voit qu'ici il est assimilé au diabolique. Donner aux animaux une signification symbolique, souvent religieuse, est un procédé usuel des bestiaires.


vendredi 27 juillet 2012

Aspremont (4) : La Chrétienté part en guerre

L'ost de Charlemagne s'ébranle, imposant et terrible, quoi que pas aussi bien équipé qu'on pourrait le souhaiter : certains chevaliers ont du mal à trouver à des armes, si bien que de simples éperons se vendent à un besant la paire ! Si les guerriers sont animés d'un noble enthousiasme, leur famille s'afflige et manifeste des signes de deuil : dans toutes les chambres, on ôte les courtines.

L'armée chrétienne traverse la ville de Laon, on sont enfermés Roland, Haton, Bérenger et Estout. Les quatre jeunes gens, ayant vent du passage de la troupe, n'y tiennent plus et décident d'échapper à leurs gardiens, par la ruse ou par la force, pour aller rejoindre l'ost. Se munissant de bâtons, ils vont trouver le portier de l'hôtel où ils sont enfermés, et tentent de le convaincre de les laisser sortir :

Bastons ont pris molt grans et molt esluz,         (ils ont pris de grands bâtons de choix)
Au portier viennent tuit taisant et tuit mu :         (vont trouver le silencieux portier)
"Portier, biau frere, por Deu levez vos s(a)us,    (pour Dieu, levez-vous)
Ouvrez la porte, lai nos aler laijus,            (laissez-nous sortir)
Tant que aions cels de la hors veüz,          (pour voir passer l'armée)
Car nos serons orendroit revenuz."          (car nous ne tarderons pas à revenir)
Dist li portiers : "Ja n'en serez creüz.       (jamais je ne vous croirai)
Por vos garder somes ci .x. venuz ;         (nous sommes dix à vous garder)
Nos en seriens dampnez et confonduz,      (nous serions perdus si j’obéissais)
Ou assez tost en serïons penduz :            (ou nous serions bientôt pendus)
Por grant folie vos estes esmeüz."           (c'est une folie que vous avez en tête)
Qant cil l'oïrent, sore li sont corruz ;     (l'entendant, ils se précipitèrent sur lui)
Ainz que chacuns l'eüst .iii. cops feru    (avant de lui avoir porté trois coups chacuns)
Li orent il toz les os derompuz ;            (ils lui avaient brisé tous les os)
Par le guichet sont de la porte issuz.      (ils sortirent par le guichet)

Profitant de leur liberté retrouvée, Roland et ses trois amis, bientôt rejoint par un autre jeune noble de leur connaissance du nom de Salomon, montent à cheval et partent à la suite de l'ost.

Tandis que Charlemagne passe les Alpes par Monjeu (le col du Grand Saint-Bernard), Girart remâche sa rancune. Mais sa famille lui reprochant sa détestable attitude, il revient peu à peu à de meilleurs sentiments. C'est surtout l'influence de sa femme Emeline qui parvient à l'adoucir. La pieuse dame lui rappelle des crimes passés, pour lesquels il  ne s'est jamais repenti et qui seront sa damnation s'il ne va pas gagner au combat le pardon de Dieu :

"Girarz, dist ele,sez tu com tu serviz,        (sais-tu comment tu as agis)
Dou duc Alaim que tot am prison (i) mis ?    (envers le duc Alain que tu mis en prison)
Ses oirs chaças et lui an oceïz,          (tu chassas ses héritiers, le fis périr)
Et ses .ii. filles a putage meïs,       (et réduisis à la prostitution ses filles)
Qui sont chetives par estranges païs.      (qui vivent misérablement en terre étrangère)
Puis n'amendas, ainz empires toz dis."     (depuis, tu ne t'es pas amendé : tu empires chaque jour)

Le farouche seigneur finit par donner raison à sa femme. Mais à présent qu'il reconnaît où est son devoir, voilà qu'il n'ose pas, que la honte le retient : il ne peut aller rejoindre l'ost après avoir laissé partir Charlemagne, pense-t-il. Emeline balaie ces craintes pusillanimes, en déclarant qu'à la place de son époux, elle irait sans hésiter combattre pour Dieu.

Girart, désormais résolu, décide d'adouber ses deux fils, Ernaut et Renier, et ses deux neveux, Claires et Beuves. A ses deux neveux, il concède en outre d'importants fiefs, qu'il accompagne de conseils :

Come Girarz ceint l'espee a Claron,        (lorsque Girart ceint l'épée à Claires)
Par une hante a tranchant fer an son,        (en lui remettant une lance sommée d'un fer tranchant)
De son duche(e)aume li fist tantost le don :          (il lui fait don de son duché)
"Biax niés dant Claire, vos fustes filz Milon ;      (beau neveu Claires, vous êtes fils de Milon)
Onc miaudres dus ne chauça esperon.            (jamais meilleur duc ne chaussa d'éperon)
Tien d'Alemeigne qanque nos an tenons ;       (reçois d'Allemagne, en fief, tout ce que j'en possède)
.xii. citez an avras an ton non,           (tu y posséderas douze cités à ton nom)
Et .c. chastiax i a par devison,          (cent châteaux)
Autant as princes et maint autre baron.       (autant de prince et maint autre baron)
Ci t'en fais don par tel devisïon            (je t'en fais don à condition)
Que tu ne maignes an conseil de garçon,       (que tu ne prennes pas conseil d'un vaurien)
Ne an nul prestre se de tes pechiez non,       (ni d'un prêtre, à part pour tes péchés)
Ne croire ja autre conseil qu'il dont."            (et que tu ne prêtes pas l'oreille à ses avis)

A Beuves, Girart donne également la main d'une noble et belle jeune fille, Clarice, et le poète nous annonce déjà les déboires qui viendront de ce mariage : Beuves devra se battre contre le duc Lohier, prétendant éconduit de la belle. Clarice, certes, en vaut la peine : n'est elle pas "la franche, l'onoree :/Ainz miaudres dame ne fu a son tens nee" ? Ce qui n'empèche pas Girart de recommander au jeune époux de ne jamais demander conseil à sa femme.

Enfin Girart se met en route, avec trois jours de retard sur Charlemagne. Déjà, l'empereur chevauche à travers l'Italie, et le poète nous fait de son armée en marche une description majestueuse. Parmi les brillants barons énumérés, citons Fagon, le neveu de la reine, qui à l'honneur de porter l'enseigne sacrée de France, l'oriflamme de Saint-Denis :

Fagons chevauche, qui niés est la reïne :         (qui est neveu de la reine)
Ainz miaudres dame ne mist noche a poitrine !      (jamais meilleure dame n'agrafa broche sur sa poitrine)
Tient l'oriflambe an la hante fresnine :            (il porte l'oriflamme sur la hampe de frêne)
Paien le trovent et lor sorz le destine,           (les paiens voient en leur sort)
Ainz n'acointerent isi male voisine ;               (que jamais ils ne connurent pire fléau)

Les Chrétiens chevauchent tant et si bien qu'ils arrivent en vue d'Aspremont.

Commentaires

La fugue de Roland et de ses compagnons est typique du genre des "enfances", ces récits narrant la jeunesse des héros. Ces jeunes preux, pas encore chevaliers, pas encore corsetés dans les normes sociales, et dans un âge plus réputé pour sa fougue que pour sa sagesse, se livrent souvent à des violences semblables à celles dont le portier fait les frais, et qui introduisent dans l'épopée une touche de comique. Aujourd'hui, ce comique est assez éloigné de nos goûts, mais on se souvient que Molière affectionnait encore beaucoup les scènes de bastonnade, et qu'elles faisaient rire ses contemporains à gorge déployée.

Les scènes d'adoubement, souvent décrites avec un luxe de détail dans les romans de chevalerie, sont traitées plus sobrement dans la chanson de geste, genre plus narratif que descriptif. Mais le texte mentionne la remise de l'épée, geste hautement symbolique qui fait du varlet un chevalier (le jeune homme noble, avant son adoubement, n'a pas le droit de ceindre l'épée, d'où parfois l'usage d'armes improvisées dans les "enfances"). Quant à la remise d'une lance (ou d'un autre objet, parfois un gant ou même simple fétu) comme signe d'investiture du fief, il s'agit d'un rituel bien attesté.

Notons que dans cet état de la langue, le duché, terre du duc, se dit "ducheaume", comme celle d'un roi est un royaume.

Les neveux sont évidemment très importants dans la famille au Moyen-Âge : au sein de la noblesse, les jeunes gens sans fortunes et les cadets sans héritages se placent souvent sous la protection d'un oncle, qui les nourrit, les éduque, les adoube et, s'il le peut, fait en sorte de les "chaser", de leur trouver un fief et une épouse (si possible une riche héritière amenant justement le fief dans sa corbeille de noces). Mais ne nous y trompons pas : si Girart concède un fief à ses neveux et pas à ses fils, ce n'est pas forcément qu'il préfère les premiers. En revanche, il n'a aucun besoin de prendre ses enfants pour vassaux : ils hériteront de lui, et recevront même en alleux les terres que Claires et Beuves n'auront qu'en fiefs.

Sur l'oriflamme, que vous dire ? Il y faudrait un billet, ou trois, mes pauvres amis. Nous en reparlerons...


Les païens, en tout cas, savent bien quels déboires leur vaudra l'enseigne divine : ils l'ont vu en leur sort. Le mot doit ici être pris dans son sens ancien, celui de procédé de divination. C'est le sens qu'a le mot par exemple dans l'expression "sorts virgiliens", méthode qui consistait à ouvrir les pages de Virgile au hasard et à interpréter le premier vers qu'on y lisait de manière oraculaire. On se souvient qu'Agoulant a entrepris la conquête de l'Europe en raison d'une prédiction qu'on lui a faite : les païens sont familiers des procédés divinatoires.

mardi 24 juillet 2012

Aspremont (3) : Convocation de l'ost

Quittant les Sarrasins, nous retournons à la cour de notre empereur. Charlemagne a mis un terme brusque aux festivités et tourné son esprit vers une guerre imminente. Le pape stimule les ardeurs des chevaliers chrétiens, par un prêche enflammé où souffle l'esprit de croisade :

"Franc crestïen, Dex vos doinst grant vertu !         (que Dieu vous donne une grande force)
Or dirai jé, bien vos est avenu,              (un bien vous est advenu)
Qu'an mon tens est vostre poine creü :     (c'est que cette peine vous soit arrivée de mon temps)
Vos qui avez an grant pechié geü,        (vous qui vous êtes vautrés dans de grands péchés)
As cox doner au branc d'acier molu    (pour donner des coups de vos épées d'acier tranchant)
En seroiz tuit quitement asolu.       (vous en serez entièrement absouts)
Se vos cuidiez qu'il ne vos soit tenu,        (si vos croyez  fermement être tenus quittes)
Sauf an seroiz, j'en serai retenuz"      (vous le serez, et j'assumerai vos fautes)

L'empereur harangue ses hommes à son tour, promettant d'armer les pauvres chevaliers qui se joindront à lui de ses propres deniers. Quant aux lâches qui se refuseront à le suivre, ils seront déshérités et déshonorés. 

Le souverain envoie des messagers, chargés d'aller convoquer l'ost. L'un des émissaires se rend en Angleterre, auprès du roi Caroer, vassal de Charlemagne qui a déjà repoussé de sa terre une invasion danoise. Chevalier fidèle, Caroer rend grâce à Dieu de cette occasion de manifester sa gratitude à son seigneur. Embarquant à Southampton avec trente mille Anglais, il accoste à Barfleur, et lève des troupes supplémentaires en Normandie.

A son chapelain Maurice, Charles confie une lettre pour Gondeboeuf de Frise, autre vassal qu'il a jadis secouru contre ses ennemis. Apprenant l'invasion des Pouilles et de la Calabre, Gondeboeuf ne se fait pas prier pour accomplir son devoir. Le roi de Hongrie, également mandé, répond à l'appel pour défendre la Chrétienté.

A l'archevêque Turpin, l'empereur confie une double mission, fort délicate. Il devra faire un sorte de mettre à l'abri de la guerre quelques nobles jeunes gens pas encore adoubés, braves mais inexpérimentés, qui ne seraient qu'une gène. Il s'agit d'Haton, Bérenger, Estout fils d'Othon, et Roland, le propre neveu de l'empereur :

En nostre terre nos revanra Rollanz,       (nous reviendra Roland)
Que nule riens n'est au siecle vivant      (que j'aime plus que personne au monde)
Que je tant aim, mais n'ai cure d'anfant.   (mais un enfant me serait inutile)

Pour empêcher ces fougueux jeunes gens de rejoindre l'ost, Turpin se résout à les enfermer à Laon sous étroite surveillance. Mais la seconde tâche que lui confie son seigneur est plus difficile et périlleuse : il s'agit d'aller convoquer Girart de Vienne, le terrible maître de la Bourgogne, seigneur puissant et arrogant, issu d'un lignage illustre, qui prétend ne tenir sa terre de nul autre que de Dieu.

Turpin accepte cette dangereuse ambassade, et se rend à Vienne après s'être occupé des jeunes gens. Il lui faut soudoyer le portier du palais, peu impressionné par sa qualité de messager royal, pour être introduit auprès de Girart : ce dernier est à table, alors qu'il s'agit d'un jour de jeûne, entouré d'un aréopage de barons qui le servent. Le puissant seigneur, apprenant les raisons de la venue de l'archevêque, lui répond par des injures, et refuse de se porter à l'aide de Charlemagne, qu'il menace. Girart, outragé et furieux d'être traité en vassal, va jusqu'à tenter de tuer le prélat :

Prent .i. coutel, si le laissa aler,       (il saisit un couteau et le lança)
Que l'arcevesque cuida esboueler ;      (voulant éventrer l'archevêque)
Mas li coutiaus ne le pot assener,      (mais le couteau ne l'atteignit pas)
De l'autre part feri en .i. piler.        (il se planta dans un pilier)

Le prêtre guerrier, qui a le sang aussi bouillant qu'un chevalier, veut se saisir de l'arme et la retourner contre Girart. Heureusement, on l'en empêche, sans quoi il causerait sa propre perte. Les barons présents  et Emeline, l'épouse de Girart, s'interposant entre les deux hommes, ceux-ci se contentent d'échanger des propos hostiles, plutôt que des coups mortels. Le seigneur de Bourgogne reste inflexible, et refuse aussi bien de s'acquitter de devoirs vassaliques (il ne se reconnaît pas vassal) que de ses devoirs religieux qui devraient le pousser à défendre la Chrétienté. Menacé d'excommunication, il rétorque qu'il est capable de nommer son propre antipape à sa convenance. Turpin, voyant la vanité de ses efforts, fait une ultime tentative :

"Girars, dit il, molt as mal escïent.         (tu es dépourvu de toute sagesse)
De cui tiens tu trestot ton chasement ?"       (de qui tiens-tu tout ton fief ?)
Et dit Girarz : "De Deu omnipotent,       (de Dieu Tout-Puissant)
A nul autre home n'en veil fere present."    (je ne veux en faire hommage à nul autre)
Dist l'arcevesque : "Or va donc, sel desfent      (défends-le donc)
Et nostre loi contre la malle gent !       (ainsi que notre religion, contre la mauvaise gent)

Girart persiste dans son refus, et déclare que si l'archevêque ne lui était pas apparenté, il le ferait pendre. Turpin s'en va, non sans avoir menacé le féroce baron de la vengeance de l'empereur. L'ecclésiastique retourne auprès de Charlemagne, auquel il rapporte l'échec de son ambassade.

Commentaires

Le prêche du pape comporte la promesse d'une indulgence, semblable à celle promise par Urbain II en 1195, puis reprise par ses successeurs.

La levée de troupes du roi Caroer en Normandie évoque une réalité du XIIème siècle : les rois d'Angleterre étaient ducs de Normandie, et à ce titre vassaux du roi de France. Généralement, l'épopée dissocie les deux personnages et donne pour compagnon à Charlemagne un duc de Normandie, Richard, parfois assimilé à Richard-sans-Peur. Mais l'anachronisme tendant à transposer à l'époque de Charlemagne les réalités du temps de l'auteur est un procédé courant, qui fait du Charlemagne épique un roi capétien à bien des égards.

A l'instar de Naymes et Turpin, Caroer et Gondeboeuf sont des personnages récurrents de la Matière de France, que le public s'attend à retrouver, bien qu'ils soient plus effacés que les précédents.

Estout, ici mentionné, est également un personnage important. Son nom, "estout", signifie en ancien français "déraisonnable, fou", et il se comporte en effet en fanfaron farfelu, malchanceux au combat, mais loyal et réellement brave. Dans la branche italienne de l'épopée, il devient Astolphe (Astolfo) et joue un rôle significatif.

Nous retrouvons le motif de l'ambassade avec celle de Turpin auprès de Girart : le danger auquel s'exposent les messagers y apparaît plus nettement encore que précédemment. Le personnage de Girart, dont il est question ici, est lié à l'oncle d'Olivier et au Girart de Roussillon dont nous avons déjà parlé. Tous ces personnages sont sans doute issus d'un même prototype historique. Girart, dans ses différentes incarnations, n'est pas un personnage foncièrement négatif, mais il est souvent campé en baron révolté, capable d'être aussi turbulent et dangereux pour le royaume qu'il peut être précieux contre les ennemis de l'extérieur.

mardi 17 juillet 2012

Aspremont : l'affiche


Il est bien évidement puéril de se plaindre d'une absence de résultat lorsque, depuis le début d'un projet, on fait les choses de manière farfelue et foutraque. Essayons donc de faire les choses bien et méthodiquement désormais. Je change mon fusil d'épaule. Finis les digressions, les à-côté, les sujets connexes qui bouffent le sujet principal. Fini l'éparpillement pointilliste. Je reviens aux fondamentaux, et je m'en vais, pour la première fois, vous présenter une chanson de geste de manière approfondie et suivie, de son début à sa fin, dans une série de billets.

Ces billets, qui paraîtront à un rythme quotidien les jours de semaine, prendront la forme de résumés détaillés de portions de texte d'à peu près 500 vers (je m'efforcerai de couper le fil du récit à des endroits pertinents), suivis de commentaires visant à replacer les motifs rencontrés dans la perspective culturelle et intertextuelle qui est légitimement la leur.

J'ai choisi la chanson d'Aspremont, l'une de mes épopées favorites, qui narre une expédition légendaire menée en Calabre par Charlemagne pour en repousser une armée d'envahisseurs sarrasins. On y trouve également les "enfances", les exploits de jeunesse de Roland : si l'on excepte la tradition italienne représentée par l'Orlandino et une portion du Charlemagne de Girart d'Amiens, il s'agit donc chronologiquement de la première aventure de Roland.

Aspremont est un texte du XIIème siècle, et à ce titre, il appartient à l'âge d'or de notre épopée, dont il présente les caractéristiques stylistiques : laisses (la strophe épique, souvenez-vous) brèves et nerveuses, bien dessinées par des effets d'ouverture et de clôture et coïncidant avec des unités d'action, versification en décasyllabe plutôt qu'en alexandrin. La chanson est animée d'un puissant souffle épique au premier degré, sans guère d'intentions parodiques ni de divagations romanesques. Charlemagne, parfois déprécié dans les chansons plus tardives, y est encore le souverain majestueux et vaillant de la Chanson de Roland. Bref, il s'agit d'un texte représentatif de ce que je serais tenté d'appeler "la bonne école" de la chanson de geste. Les textes des XIVème et XVème siècle, sans être aussi insipides qu'on l'a parfois dit, tendent à devenir de longs romans en vers où l'esprit épique se dilue dans d'interminables péripéties, et dont les caractéristiques formelles s'affaiblissent.

Afin de donner une chance à ce beau texte d'être apprécié à sa juste valeur, je vous en proposerai bien sûr quelques extraits. Pour vous permettre de les goûter pleinement, je vais rappeler quelques éléments. Au Moyen Âge, on ne connaît pas la lecture silencieuse. Tout texte est destiné à être lu à voix haute, et c'est encore plus vrai des chansons de geste, qui étaient originellement déclamées avec un accompagnement musical, à la vielle ou à la harpe. Nos épopées sont donc construites selon une esthétique de la voix, et je ne saurais trop vous inviter à les lire à voix haute : c'est en le faisant que j'ai moi-même appris à les aimer, et à en comprendre la force.

Elles sont composées en vers réguliers, en l’occurrence en décasyllabes coupés 4/6 : c'est le vers épique français  par excellence, que Ronsard trouvait encore plus vigoureux et noble que l'alexandrin, et qu'il préféra pour sa Franciade. Si vous ne trouvez pas le compte juste de syllabes, ce peut être que vous prononcez en diérèse des sons qui devaient l'être en synérèse (ainsi "sanglier" et "destrier" sont au Moyen Âge des mots de deux syllabes, comme "terrier" par exemple). Ce peut être aussi que vous prononcez un "e" à la césure qui doit être élidé : ce procédé tient son nom de "coupe épique" de son usage systématique dans la chanson de geste.

Il existe d'Aspremont une excellente édition de référence bilingue, avec la traduction au regard du texte original.



C'est cette édition que j'utiliserai. Vous pouvez d'ailleurs vous la procurer ici.

Je mènerai quoi qu'il arrive ce projet jusqu'à son terme. Ensuite, je déciderai quoi faire de ce blog. Il va sans dire que, si je n'ai pas l'impression d'avoir suscité un intérêt quelconque, je pourrai saborder le navire sans remord, avec le sentiment du devoir accompli. Les commentaires étant le salaire du blogueur, vous savez ce qu'il vous reste à faire si vous voulez voir le périple continuer.

A demain, pour le premier épisode.

mardi 10 juillet 2012

Le nom de Charlemagne

Dans un billet précédent, je vous parlais de Mainet, une épopée narrant les "enfances", les exploits de jeunesse de Charlemagne, "Mainet" étant le nom d'emprunt adopté par le prince pour échapper aux recherches de ses demi-frères félons. D'où vient ce nom de Mainet, m'a-t-on demandé.

Il s'agit en fait d'un jeu de mot tout simple, mais difficilement compréhensible aujourd'hui. Laissez-moi donc vous l'expliquer.

Notre Moyen Âge dit "central" parle une langue romane qui, bien qu'issue du latin, en diffère déjà très significativement. Charlemagne (Carolus Magnus en latin) y est appelé Karlemaines ou Charlemaines. Mais l'adjectif "magnus", notre "magne" ne s'est pas vraiment maintenu dans la langue courante. Le suffixe "-maines" du nom de l'empereur est donc un terme fossile, dépourvu de sens pour qui n'est pas latiniste. Le nom de Charlemagne devient par là-même incompréhensible pour bien des gens. Les pays de langue germanique, avec Karl der Große, ne rencontreront pas ce problème.

On imaginera donc la légende selon laquelle Charles aurait créé le nom de Charlemagne en adjoignant son sobriquet à son nom de baptême. Or les deux graphies, "Mainet" et "Maines", se rencontrent pour ce surnom. "Mainet" est cependant la plus représentative et la plus logique, puisque ce nom a réellement l'allure d'un des sobriquets qui portaient les jeunes gens au Moyen Âge, en accolant à leur prénom une terminaison en -et, -ot ou -in, par exemple. D'où les Pierrot, Raimondin, Yvonnet, Huelin, etc.

Notons que ce jeu de mot n'est compréhensible et n'a un sens que dans un contexte linguistique si précis que la plupart des réécritures ne le mentionnent pas. La langue du Moyen Âge est fort mouvante, et bien sûr les traductions dans d'autres langues ne pouvaient que difficilement conserver ce détail. Ainsi la version franco-italienne de l'épopée appelle notre héros Karleto : nous dirions Charlot ou Charlet. A l'inverse, la vaste compilation allemande intitulée Karlmeinet conserve bravement un jeu de mot totalement incompréhensible pour ses lecteurs.

N'allons pas croire cependant que le véritable sens du surnom de l'empereur eût été oublié de tous. Non seulement certains s'en souvenaient, mais il existe une autre légende qui en relate l'origine.

Mais ceci, mes amis, est une autre histoire, qui sera contée une autre fois.

jeudi 5 juillet 2012

La grande saga de l'été !

C'est une joie pour moi que de consacrer ce petit billet à vous entretenir d'une nouvelle série télévisée qui, loin des clichés et des raccourcis simplificateurs, plonge dans notre Moyen Âge pour nous en ramener une image à la fois précise et nuancée. Les scénaristes, qui se sont de toute évidence documentés avec le plus grand sérieux et un souci constant de réalisme, nous entraînent au coeur de cette époque mouvementée et complexe, au cours de laquelle s'est forgée une spiritualité riche et foisonnante. Mais foin des préambules, levons le voile sur ce joyau :


On constate avec bonheur que les travaux de Régine Pernoud et de Jacques Heers atteignent enfin le grand public, nous permettant de dépasser la légende noire des "âges de ténèbres", de réévaluer notre passé pour tenter de porter sur lui un regard juste. 

J'ai été particulièrement ému par ce personnage qui, déclarant souffrir atrocement, s'empresse d'ajouter qu'il en remercie Dieu chaque jour. Il s'agit d'une très belle idée, profondément chrétienne, qui consiste à s'en remettre au Créateur, et à reconnaître même dans la souffrance un bienfait déguisé : Dieu étant Tout-Puissant, rien n'arrive sans qu'il ne le veuille ou ne le permette, et puisqu'il est infiniment bon, il faut bien que même nos peines, en définitives, soient bonnes, parce qu'elles sont la rançon de notre liberté ou le chemin de notre salut. Même le juste, à l'image de Job, peut être éprouvé en vue d'un bien supérieur. 

C'est du moins ainsi que l'on pensait. Clément Marot exprime cette conception dans son Adolescence clémentine, dans le rondeau dédié "à ses amis après sa délivrance", écrivant :

"En liberté maintenant me pourmène,
Mais en prison pour tant je fus cloué :
Voilà comment Fortune me démène.
C'est bien, et mal. Dieu soit de tout loué."

Léon Bloy exprimera la même idée avec une âpreté sublime, écrivant dans son Journal :

"Je n'ai jamais manqué de ce qui m'était nécessaire. Quand j'ai eu besoin de souffrir beaucoup, Dieu m'a comblé de souffrances. Quand j'ai eu besoin de consolation, Dieu a déchaîné sur moi des tempêtes de consolation. Chaque chose est venue en son temps. Tout est adorable."

Bien sûr, cela ne signifie pas que le clergé se fût mêlé d'aller demander aux malheureux s'ils remerciaient Dieu de leur peine : l'humanité souffrante n'atteint à cette hauteur de vue que par exception, on eût dit jadis par sainteté. Mais je pardonne volontiers à la série cette invraisemblance, évidemment motivée par le désir d'exprimer cette haute et belle notion théologique, en l'arrachant aux lèvres d'un saint homme dont l'humilité eût autrement fermé la bouche. Car, il faudrait, certes, être singulièrement malveillant pour supposer aux créatifs de France 2 d'autres intentions que celle d'instruire en divertissant.

mercredi 4 juillet 2012

Comment Mainet conquit Durendal

Au 24 juin dernier, conformément aux traditions de ce blog, je voulais consacrer un billet à la Saint-Jean-Baptiste, l'une des grandes fêtes chrétiennes du Moyen-Âge. J'ai été un peu bousculé et je ne suis pas parvenu à le terminer à temps. Je vous le propose donc aujourd'hui, en retard et avec mes excuses.

Au Moyen-Âge, on appelait cette fête la Saint-Jean d'été, par opposition à la Saint-Jean d'hiver, fête de Saint-Jean l'Evangéliste, le 27 décembre. Placée tout prêt du solstice d'été, la solennité du Baptiste a canalisé un certain nombre de  pratiques et de rites que les religions pré-chrétiennes situaient aux alentours des solstices, avec plus ou moins de décalage. L'Eglise a conçu son calendrier, très consciemment et très intelligemment, de manière à récupérer et neutraliser les dates significatives du paganisme. Il fallait un saint de choc pour s'occuper du solstice d'été, et qui eut pu s'en charger mieux que Jean-Baptiste, le précurseur, le saint du désert à la parole brûlante ?


La Saint-Jean d'été charria longtemps de vieux héritages païens, plus ou moins christiannisés, tels que les célèbres feux que l'on y allumait, ou encore les herbes, cueillies nuitamment à cette date, auxquelles on prêtait des vertus exceptionnelles. Sébillot et ses confrères se sont penchés sur l'abondant folklore de cette fête, mais je ne vous en entretiendrai pas davantage. Revenons plutôt aux thèmes de ce blog.

La domestication par le christianisme d'un grand nombre de fêtes païennes, et l'élaboration d'un comput symbolique et signifiant se font sentir puissamment dans notre littérature romanesque et épique. Philippe Walter, spécialiste du mythe arthurien, a analysé ce phénomène en profondeur dans sa thèse, Mémoire du temps. Fêtes et calendriers de Chrétien de Troyes à La Mort Artu. Il y souligne notamment le fait que l'itinéraire des héros est jalonné d'épisodes se déroulant à des moments clefs du calendrier, propices à la symbolique chrétienne comme à l'irruption d'un merveilleux païen, voilé mais encore vivace.

Dans le cycle carolingien, la Saint-Jean est justement la date de l'un de ces épisodes clefs : il s'agit de la première victoire de Mainet (le jeune Charlemagne) sur un champion païen d'envergure, le roi de Nubie Braimant, détenteur de l'épée Durendal, que le jeune héros conquiert donc :

"Baron, ce fu un jor de feste saint Jehant
Que Mainès descendi devant le tref Braimant."     (la tente de Braimant)

("Mainet", fragment édité par Gaston Paris, Romania 4, 1875.)

Le Mainet, chanson de geste en alexandrins du XIIIème siècle, pourrait être une des plus belles épopées de notre langue, tant pour ses qualités formelles que pour la puissante simplicité de ses thèmes et pour l'élégance de son intrigue, propres à mettre parfaitement en valeur la mystique royale française. Hélas, c'est un texte en lambeaux, dont les débris nous ont été sauvés par quelques feuillets très abîmés. On tremble en songeant que le Roland d'Oxford eût pu subir le même sort ! Mais nous avons de la chance dans notre malheur : cette épopée fut si populaire qu'un grand nombre de réécritures, plus ou moins altérées, nous permettent d'en reconstituer la teneur.

Rainfroy et Heudry, les deux frères bâtards du jeune Charles, fils adultérins de Pépin le Bref et d'une serve, complotent pour ravir le trône qui doit revenir à leur frère, l'héritier légitime. Ayant fait périr Pépin et la reine Berthe par le poison, ils usurpent le pouvoir, avec le soutien de la plupart des grands du royaume, qu'ils ont corrompus à l'aide de leur immense fortune. Ils projettent d’assassiner également leur jeune frère : Charles est donc contraint de fuir, sous un nom d'emprunt, avec une poignée de compagnons restés loyaux, pas tous de noble extraction : l'un d'eux, Maingot, n'est autre que le fidèle maître-queux du palais, cuisinier héroïque qui montrera la bravoure d'un chevalier et le dévouement d'un vassal. Le chapelain Solin est aussi du voyage.

Avec ce petit groupe, Charles, ou plutôt Mainet, se réfugie en Espagne, auprès du roi Galafre, sarrasin chevaleresque et hospitalier, mais aussi père du sinistre Marsile, Marsile le félon, celui qui conclura le marché fatal avec Ganelon dans la Chanson de Roland. Moins hostile que son fils, Galafre accueille les Français à son service en qualité de mercenaires : il a cruellement besoin de gens d'armes, et il sait bien que les Français sont des chevaliers d'élite. Ils le lui ont d'ailleurs prouvé par le passé, Pépin ayant affronté et tué son cousin Justamont, roi de Saxe.

Si Galafre a besoin d'aide, c'est que Braimant, roi de Nubie (ou d'Egypte, ou tout simplement d'Afrique : cela change d'une version à l'autre) lui fait la guerre. Prétendant éconduit de la belle Galienne, fille de Galafre, il est bien décidé à la conquérir par la force.

Arrêtons-nous un moment sur ce Braimant : le moins que l'on puisse dire, c'est que ce personnage n'est pas ordinaire. Colosse à la force prodigieuse, hideux et velu, Braimant possède à l'évidence des traits gigantesques : comme Harpin de la Montagne, le géant vêtu de peau d'ours du Chevalier au lion, il convoite une jeune fille qu'il veut posséder contre son gré. Voici d'ailleurs comment Galienne, dans son horreur, le décrit :

"Tant est vieus et roigneus k'il samble carinaut ;
Ainc de mes ieux ne vi nul si tres lait marpaut :       (je n'ai jamais vu personnage si affreux)
Lais est et reschigniés com leus warous en gaut."   (il est laid et farouche comme un loup-garou dans un bois)

Si Galienne compare Braimant a un loup-garou, ce n'est pas que pour fustiger sa laideur. Le personnage  tient du guerrier-fauve, réinvestit sans doute un vieux fond mythologique lié à l'animalité. Il possède Durendal, épée merveilleuse, et le poète nous vante ses exploits fabuleux : il a vaincu dix rois en combat singulier, et règne sur des vassaux sans nombre. Il s'agit d'un adversaire bien plus puissant que Galafre, et digne de Charlemagne. La Saint-Jean, avec ses prestiges païens, est donc une date toute indiquée pour le faire surgir dans le fil du récit.

Notre ami Mainet qui, comme de juste, s'est épris de Galienne, qui le lui rend bien, va affronter Braimant, et le terrasser au terme d'un duel... d'un duel épique, en somme ! Comment pourrait-il en être autrement ? C'est ainsi qu'il obtient Durendal, et la main de la jeune fille. Mais l'affrontement entre l'exilé et le roi sarrasin n'a pas que pour enjeu les doux yeux d'une belle : il s'agit aussi du combat du paganisme et du christianisme. Mainet brandit d'ailleurs Joyeuse, la sainte épée des rois de France, au pommeau serti de reliques sans prix, qu'il oppose à Durendal, arme tout aussi formidable mais encore païenne. C'est avec l'aide de Dieu, nous dit le poète, que ce tout jeune chevalier, nouveau David, triomphe de ce Goliath qu'est Braimant. La victoire inespérée du Français, sur lequel nul ne pariait, pousse d'ailleurs les guerriers de Galafre à se convertir en foule et à demander le baptême. Solin le chapelain s'empresse de les exaucer, et Dieu manifeste sa faveur par un miracle, immobilisant les eaux d'une rivière voisine pour que les convertis puissent s'y immerger :

"Por Mainet fist vertus li glorious celestre          (...le glorieux roi du ciel fit un miracle)
De l'iave ravinouse qui destent et desserre,       (de l'eau rapide qui descend en cascadant)
K'ele ne court aval ne arrier ne repere,            (elle ne court plus dans un sens ni dans l'autre)
Ains fu autresi coie com d'une fontenele"           (mais devient aussi calme que celle d'une fontaine)

Quel saint plus approprié que le Baptiste, en somme, pour présider à cette glorieuse journée ? Ces païens convertis resteront toujours fidèles à Mainet, et c'est avec leur aide que ce dernier pourra se lancer à la reconquête de son royaume. Mais ceci, mes amis, est une autre histoire...