Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

lundi 30 juin 2014

Turoldus vindicatus 3 : l'ambassade de Ganelon

"Il a rejoint sur la route les messagers sarrasins. Il chevauche près de Blancandrin et tous deux devisent « par grant saveir », s'épiant l'un l'autre. Le poète ne rapporte leurs propos que très sommairement (v. 370-402) ; il en marque du moins le sens général et la conclusion : « L'obstacle à la paix, a dit Ganelon, c'est l'orgueil de Roland :

389 « Li soens orgoilz le devreit bien cunfundre,
Kar chascun jur de mort s'abandunet.
Seit ki l'ociet, tute pais avriumes. »

402 Tant chevalcherent Guenes et Blancandrins
Que l'un a l'altre la sue feit plevit
Que il querreient que Rollanz fust ocis.

Dès ce moment donc, Ganelon est résolu à la trahison. Pourtant, sans laisser à Blancandrin le temps d'en avertir son maître, le poète mène aussitôt (v. 403) Blancandrin et Ganelon en pleine cour sarrasine. Là, devant Marsile et tous ses vassaux, Ganelon, à notre surprise, parle non pas en allié des Sarrasins, mais en adversaire. Au péril de sa vie, il dit le message dont il s'est chargé. Que le Sarrasin se soumette, ou Charles viendra l'assiéger à Saragosse, l'emportera jusqu'à Aix, lié sur une bête de somme, l'y fera périr de mort vile. Tandis qu'il parle, Marsile irrité brandit contre lui un dard ; mais lui, tire l'épée et redouble d'insolence. Il est le messager de Charles ; il tient à dire son message jusqu'au bout, fièremen t; Roland lui-même ne l'aurait pas dit plus fièrement.

Comment comprendre son attitude ? Serait-ce, comme on l'a souvent dit, qu'un brusque et passager revirement de conscience aurait subitement réveillé en lui le chrétien, le chevalier ? Il n'en est rien : il reste bien tel que le poète, dix vers plus haut, nous l'a montré sur la route, décidé à livrer Roland, car transmettant aux Sarrasins les conditions de Charles, il y mêle un commentaire haineux contre Roland, et l'on voit par là que pas un instant il n'oublie sa rancune. En outre, si son attitude est fière, elle n'est pas d'un messager loyal. Roland lui-même, disions-nous, n'aurait pas transmis les paroles de Charles plus fièrement ; mais Roland les aurait transmises autrement, sans y mettre cette violence arrogante, qui dépasse les intentions de Charles. 

Non seulement Ganelon rapporte en toute leur dureté les conditions de l'empereur, il est remarquable qu'il enchérit encore sur leur dureté. Il dissimule en effet à Marsile que Charles est prêt à rentrer en France sans rien lui demander pour l'instant due des otages, des présents, de simples promesses, c'est-à-dire rien autre chose que ce que Marsile vient d'offrir de lui-même. Il laisse au contraire entendre au Sarrasin que Charles exige sa soumission immédiate, son baptême immédiat. Lui qui sait Marsile découragé, désemparé, prêt à s'humilier très bas pourvu que Charles s'éloigne, il s'acharne à réveiller sa colère, et, ce qu'un messager sincère, ce que Roland n'eût pas fait, il l'injurie, gratuitement, à plaisir, il le fouaille de son message, comme à coups de fouet.

Quel est donc son dessein et le dessein du poète ? Ni Ganelon ne commente ses actes, ni le poète ne prend le soin de les commenter. Un romancier a le droit d'intervenir pour expliquer ses intentions. Homère, Virgile interviennent sans cesse ; non pas Turold. Son art, sobre, elliptique, s'interdit toute glose. Ses personnages se contentent d'agir ; mais leurs actes, ou leurs propos, qui sont toujours des actes, sont à l'ordinaire si justes, si cohérents, qu'on les comprend sans effort. Ici, comme nous n'en sommes qu'au début de l'action, et parce que Ganelon est encore pour nous presque un inconnu, le parti pris de sobriété du poète engendre quelque obscurité, et cette scène offre la difficulté la plus réelle de la Chanson de Roland ; il est possible pourtant, croyons-nous, d'en apercevoir la raison d'être, la convenance, et, mieux encore, la nécessité.

Au jeu qu'il joue, Ganelon risque sa vie. Certes, mais c'est précisément ce qu'il veut, et c'est ici l'intention profonde de la scène et sa justification. Le Ganelon que Turold a voulu peindre n'est pas un couard qui se venge de la peur qu'il a eue ; il est un haineux qui veut se créer contre Roland un grief autre que sa peur. Il a fait à Charles cette promesse (v. 309) : « Je remplirai jusqu'au bout votre commandement » ; il veut la tenir, non parce qu'elle est une promesse, mais pour se créer le droit d'exiger bientôt que Roland en fasse une semblable. Il veut que Roland l'ait réellement mis à deux doigts de la mort pour que demain, quand, à son tour, il exposera Roland à la mort, il puisse se dire qu'il ne fait que réclamer son dû. A cet instant qu'il a cherché, quand, adossé à la tige d'un pin, l'épée nue, il attend les coups des Sarrasins, il jouit de son péril, et qui sait même s'il n'aimerait pas mieux être frappé là, mourir là, pourvu que la nouvelle de sa mort parvienne à Charles, à Roland, et que Roland en porte longuement le remords et la honte ?

Supprimez cette scène, comme le veulent plusieurs critiques : Ganelon ne sera plus rien qu'un pauvre homme qui a eu grand'peur à l'idée de partir pour Saragosse et qui a cherché dans la trahison un moyen de sauver sa vie. Gardez la scène : elle aura merveilleusement mis en relief, et seule elle pouvait le faire, que Ganelon est celui qui subordonne à sa haine tout ce qui n'est pas elle, à commencer par le souci de sa vie. Or ce n'est point par luxe et à plaisir que le poète a construit ainsi ce caractère. Il a besoin : 1° que Ganelon soit tel qu'il vient de nous apparaître, et 2° qu'il le soit à l'insu de Charlemagne et de ses compagnons, lesquels continueront à voir en lui, malgré son différend avec Roland, un baron preux, noble et sage. Le poète a besoin de ces deux ressorts. A quelles fins ? On le verra bientôt."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

samedi 28 juin 2014

Turoldus vindicatus 2 : la colère de Ganelon

"Parmi les barons, Roland a cherché, pour le désigner à Charles comme messager, le plus vaillant, le plus sage : il a trouvé Ganelon. Il pense lui faire honneur, et tous le comprennent ainsi, et Ganelon lui-même le comprendrait ainsi, si un autre que Roland l'avait désigné ; mais il se méprend, il croit que Roland veut sa mort, et sa méprise vient de ce qu'une haine obscure, ancienne, dont lui-même ne sait pas encore toute l'intensité, l'anime contre son fillâtre :

"« Francs chevaliers, dit l'empereur Charles, élisez-moi un baron de ma marche, qui porte mon message au roi Marsile. Roland dit : « Ce sera Ganelon, mon parâtre. — Certes, il le fera bien, disent les Français ; lui écarté, vous n'en enverrez pas un plus sage. » Or le comte Ganelon en fut rempli d'angoisse, il rejette de son cou sa grande fourrure de martre et reste en son bliaut de soie. Ses yeux sont vairs, fière est sa face, beau son corps, large sa poitrine. Il est si beau que tous ses pairs le regardent. Il dit à Roland : « Félon, quelle frénésie te prend ? Oui, je suis ton parâtre, on le sait bien, et voici que tu m'as jugé pour aller vers Marsile. Si Dieu permet que je revienne de là-bas, j'attirerai sur toi tel dommage, qui durera autant que ta vie. » Roland répond : « J'entends paroles d'orgueil et de folie. On le sait, que je n'ai cure d'une menace ; mais il faut pour cette ambassade un homme sage ; si le roi le veut bien, je suis prêt à la faire à votre place. » 

Ganelon répond : « Tu n'iras pas à ma place. Tu n'es pas mon vassal, ni moi ton seigneur. Charles me commande pour son service : j'irai donc vers Marsile à Saragosse ; mais, avant que je n'apaise ce grand courroux où tu me vois, j'aurai fait quelque tour de ma façon. » Roland l'entend et rit.

Quand Ganelon voit que Roland s'en rit, il pense éclater de deuil et de colère; il a presque perdu la raison. Il dit au comte : « Je ne vous aime pas, vous qui par félonie m'avez fait choisir ! Droit empereur, me voici à vos ordres. Je veux remplir jusqu'au bout votre commandement. 

Je le sais, qu'il me faut aller à Saragosse : qui va là-bas n'en revient pas. Rappelez-vous surtout que j'ai de votre soeur un fils, le plus beau qui soit, Baldewin ; un jour, s'il vit, il sera un prudhomme. Je lui lègue mes alleux et mes fiefs. Prenez-le bien en votre garde, je ne le reverrai de mes yeux. » Charles répond : « Votre coeur s'attendrit trop vite. Puisque je le commande, il vous faut aller. 

Ganelon, approchez, dit le roi, et recevez le bâton et le gant. Vous l'avez entendu, c'est vous que les Francs désignent. — Sire, dit Ganelon, c'est Roland qui a tout fait. Je ne l'aimerai de ma vie, ni Olivier, parce qu'il est son compagnon, ni les douze pairs, parce qu'ils l'aiment tant. Je les défie, sire, à vos yeux. » Le roi dit : « Vous avez trop de courroux. Vous irez, parce que je le commande. — Oui, j'irai, mais sans nulle sauvegarde, tout comme Basile et son frère Basant. »

L'empereur lui tend son gant droit ; mais le comte Ganelon eût voulu n'être pas là. Quand il pensa le prendre, le gant tomba par terre. Les Français disent : « Dieu, quel signe est-ce là ? De ce message nous viendra grande perte. — Seigneurs, dit Ganelon, vous en entendrez nouvelles.

« Sire, dit Ganelon, donnez-moi le congé; puisque je dois partir, je n'ai que faire de tarder. » Le roi dit : « Allez, par le congé de Jésus et par le mien. » Il l'absout et le bénit de la main droite, puis lui livre le bâton et le bref."

Ganelon s'équipe, pleuré déjà comme un mort par ses chevaliers. Que signifie le présage du gant qu'il a laissé choir ? Qu'a-t-il voulu dire par ses menaces ? Lui-même ne le sait pas encore. Il sait seulement qu'on ne revient guère de Saragosse et qu'il a défié Roland. Il défend qu'aucun de ses chevaliers l'escorte. Il envoie son dernier salut à sa femme, à son fils, et part (v. 342-365)."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

vendredi 27 juin 2014

Turoldus vindicatus 1 : plantons le décor

"Par haine contre Roland, Ganelon convient avec les Sarrasins qu'à tel jour, en tel lieu, ils dresseront une embuscade : il s'arrangera pour que Roland, les douze pairs, et, avec eux, les meilleurs barons de Charlemagne tombent dans le piège, et ils y tombent en effet. Dans la vallée de Roncevaux, au lieu choisi par le traître, ils sont massacrés jusqu'au dernier. Charlemagne, venu trop tard à leur secours, venge du moins leur mort.

On peut résumer en ces termes la Chanson de Roland et il suffît de la résumer ainsi pour mettre en évidence la vulgarité de ses données. Qu'une troupe en campagne se laisse surprendre par un ennemi embusqué, quoi de plus banal dans la réalité comme dans les romans? Et qu'un traître l'ait jetée en ce guet-apens, c'est le plus grossier des ressorts. Dès l'instant où le traître annonce qu'il trahira, nous sommes en défiance contre le conteur, car nous voyons où il veut nous mener : il veut que nous haïssions le traître et que nous plaignions ses victimes, et, sachant d'avance qu'en effet il nous faudra en passer par là, nous haïrons donc le traître et nous plaindrons ses victimes, mais non sans un certain mépris pour le conte et pour le conteur. Il en est ainsi chaque fois que la poésie met en scène des malheureux accablés par une destinée fatale et qui ne peuvent rien que la subir. Précisément parce que de tels personnages sont pitoyables par nature et par définition, nous les renvoyons au public des théâtres de mélodrame ou au public de la librairie de colportage ; nous en voulons à la poésie de spéculer sur notre apitoiement presque nécessaire, donc vulgaire, de frapper par un calcul trop sûr à des sources de pathétique trop faciles à ouvrir, et dans le moment même où nous cédons à l'émotion qu'elle réclame de nous, sachant du moins la qualité de cette émotion, plus ou moins obscurément nous nous reprochons d'y céder.

Il a pu exister — et comment démontrerait-on le contraire ? — une Chanson de Roland, plusieurs Chansons de Roland, si l'on veut, qui ne furent que cela, rien que ce grossier mélodrame. Un tel mélodrame est de tous les temps, n'est d'aucun temps, est à tous, n'est à personne, n'est rien. Mais le poème de Turold est admirable bien qu'il traite ce sujet et non parce qu'il le traite. Il n'est pas un drame de la fatalité, mais de la volonté. En ce poème, Roland et ses compagnons, loin de subir leur destinée, en sont les artisans au contraire, et les maîtres, autant que des personnages cornéliens. Ce sont leurs caractères qui engendrent les faits et les déterminent, et mieux encore, c'est le caractère du seul Roland. Si je réussis à le montrer, à faire voir que toutes les combinaisons du poème, si diverses, si complexes, tendent d'un même effort à une seule fin, soutenir le caractère une fois posé de Roland, plus j'aurai mis en relief l'adresse, l'unité de direction, la cohérence de ces combinaisons, plus je serai en droit, semble-t-il, de les dire individuelles, d'en faire honneur à un seul poète, non pas à une légion de poètes.

Les premières scènes distribuées entre deux décors aux couleurs contrastées : ici Saragosse, la seule ville d'Espagne que les Français n'aient pas encore conquise, et le verger où le roi Marsile, couché sur un perron de marbre, dit à ses ducs et à ses comtes son découragement, et combine, pour éloigner Charlemagne, ses offres de feinte soumission ; — là, devant les murailles démantelées de Cordoue, le camp français, joyeux et fort ; sous de grands arbres, les tentes dressées où le butin s'amoncelle, argent, joyaux, riches armures ; les catapultes au repos depuis la veille ; les jeux des chevaliers, des bacheliers ; les vieux, sur des tapis blancs, assis aux échecs ; les jeunes, qui s'escriment de l'épée ; passant au milieu d'eux, sur leurs mules blanches, aux freins d'or, aux selles d'argent, les rusés messagers de Marsile, des branches d'olivier à la main ; près d'un églantier, environné des Francs de France, sur son siège d'or, celui qu'on reconnaît sans l'avoir jamais vu, le grand vieillard majestueux et familier . . . 

Ces images jouent à nos yeux et chatoient, et le poète semble s'oublier à tout ce pittoresque, et voilà pourtant qu'il a réussi à insinuer en ces premières scènes les multiples données de fait dont il avait besoin ; voilà qu'au bout de deux cent cinquante vers, cette chose difficile est achevée, l'exposition : déjà nous savons quelle peines et quels ahans les Francs ont endurés, qu'ils ont combattu sept ans pour la seule gloire de Dieu et qu'ils sont prêts à combattre encore, mais que, las de leurs victoires, aspirant au retour, ils veulent croire sincères les messagers qui viennent offrir la soumission de leur roi. Mieux encore, Turold n'a pas seulement achevé son exposition, nous sommes eu plein dans l'action : Roland, qui conseille la guerre à outrance, est aux prises avec d'autres barons, Ganelon, Naime, qui ouvrent l'avis, non moins noble et peut-être plus sage, d'envoyer à Marsile un négociateur.

Et mieux encore, le poète a déjà sinon tracé, du moins indiqué, des caractères : déjà nous distinguons Turpin, Naime, et les figures jumelles et diverses de Roland et d'Olivier : à voir les barons, d'un élan si fier, s'offrir tour à tour pour porter le message périlleux, et Charles trembler pour chacun d'eux, à sentir quelle tendresse les lie les uns aux autres et les lie tous au vieux roi, nous connaissons les dispositions de leurs coeurs, quand soudain une querelle éclate."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

jeudi 26 juin 2014

mercredi 25 juin 2014

Bon, les enfants, faut qu'on cause...

Bien chers lecteurs, vous vous souvenez peut-être qu'en mars dernier, je vous avais demandé votre avis sur l'objet à donner à mes billets futurs. Suite à un vote, nous nous étions arrêtés sur Charlemagne, au sujet duquel je vous ai proposé des anecdotes tirées des chroniqueurs médiévaux. Certaines ont eu l'heur de vous intéresser ou de vous amuser. Mais voilà : j'arrive au fond du sac. Les clercs carolingiens, ce n'est tout de même pas Gala !

Je vais donc devoir changer mon fusil d'épaule. Comme d'habitude, je ne sais pas trop quoi choisir, mais j'ai plusieurs propositions à vous faire :

A) Nous pourrions par exemple passer de l'Histoire de Charlemagne à sa légende, à travers celles qui ont été collectées au siècle dernier par les folkloristes allemands. L'Allemagne n'a pas connu de chansons de geste sur Charlemagne, mais elle possède sur lui quelques anecdotes fictives, quelques traditions locales, qui peuvent nous donner une idée du genre de matériaux qu'ont pu recueillir chez nous les poètes épiques pour s'en inspirer.

B) Ou bien je pourrais vous faire découvrir les poèmes inspirés de chansons de geste de Victor Hugo et Joseph Autrans, l'occasion pour moi de ressortir mon micro et de jouer les ménestrels.

C) Ou nous pourrions plonger au coeur des chansons de geste au lieu de nous balader dans les sujets connexes, avec une série de billets sur quelques unes de mes chansons préférées.

D) Ou bien je pourrais vous faire découvrir un texte de Bédier, Turoldus vindicatus, "Turold vengé", visant à pourfendre la thèse qui veut que l'auteur de la Chanson de Roland n'ait jamais existé et que notre plus belle épopée ne soit qu'une composition collective faite de morceaux mis bout à bout. C'est une analyse très fine et très intelligente du Roland, qui a le mérite d'une démontrer qu'une oeuvre si riche de sens et si harmonieuse ne peut pas être le résultat d'un rapiéçage aléatoire.

E) Ou encore, je pourrais consacrer quelques billets à présenter des personnages marquants de notre cycle épique.

Enfin, dites moi quoi. Vous voyez que sur ce blog, nous sommes soucieux de démocratie directe. En attendant qu'un vainqueur se dessine, il vous sera proposé un intermède comique d'une irrésistible drôlerie.

lundi 23 juin 2014

La mort de Charlemagne

"Vers la fin de sa vie et quand déjà la vieillesse et la maladie l'accablaient, Charles appela près de lui son fils Louis, roi d'Aquitaine, le seul des enfants mâles qu'il avait eus d'Hildegarde qui fût encore vivant. Ayant en même temps réuni, de toutes les parties du royaume des Francs, les hommes les plus considérables dans une assemblée solennelle, il s'associa, du consentement de tous, ce jeune prince, l'établit héritier de tout le royaume et du titre impérial, et, lui mettant le diadème sur la tête, il ordonna qu'on eût à le nommer empereur et auguste.

Ce parti fut applaudi de tous ceux qui étaient présents, parut inspiré d'en haut pour l'avantage de l'État, rehaussa la majesté de Charles, et frappa de terreur les nations étrangères. Ayant ensuite envoyé son fils en Aquitaine, le roi, suivant sa coutume, et quoique épuisé de vieillesse, alla chasser dans les environs de son palais d'Aix. Après avoir employé la fin de l'automne a cet exercice, il revint à Aix-la-Chapelle au commencement de novembre pour y passer l'hiver. Au mois de janvier, une fièvre violente le saisit, et il s'alita. 

Dès ce moment, comme il le faisait toujours quand il avait la fièvre, il s'abstint de toute nourriture, persuadé que la diète triompherait de la maladie, ou tout au moins l'adoucirait, mais à la fièvre se joignit une douleur de côté que les Grecs appellent pleurésie. Le roi, continuant toujours de ne rien manger, et ne se soutenant qu'à l'aide d'une boisson prise encore en petite quantité, mourut, après avoir reçu la communion, le septième jour depuis qu'il gardait le lit, le 28 janvier, à la troisième heure du jour, dans la soixante-douzième année de sa vie et la quarante-septième de son règne.

Son corps lavé et paré solennellement, suivant l'usage, fut porté et inhumé dans l'église, au milieu des pleurs et du deuil de tout le peuple. On balança d'abord sur le choix du lieu où on déposerait les restes de ce prince qui, de son vivant, n'avait rien prescrit à cet égard ; mais enfin on pensa généralement qu'on ne pouvait l'enterrer plus honorablement que dans la basilique que lui-même avait construite dans la ville, et à ses propres frais, en l'honneur de la sainte et immortelle Vierge, mère de Dieu, comme un gage de son amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ses obsèques eurent lieu le jour même qu'il mourut. Sur son tombeau, on éleva une arcade dorée, sur laquelle on mit son image et son épitaphe. Celle-ci porte :

« Sous cette pierre, gît le corps de Charles, grand et orthodoxe empereur, qui agrandit noblement le royaume des Francs, régna heureusement quarante-sept ans, et mourut septuagénaire le 5 des calendes de février, la huit cent quatorzième année de l'incarnation du Seigneur, à la septième indiction. »"

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Vie de Charlemagne, par Eginhard", M. Guizot, Paris, 1824

dimanche 22 juin 2014

La conspiration de Pépin le Bossu

"Vainqueur des étrangers, Charles se vit enveloppé, par les siens mêmes, dans un piège étonnant, mais grossier. Comme en effet il revenait de l'Esclavonie dans son royaume, un fils qu'il avait eu d'une concubine, et que sa mère, pour lui présager sa grandeur, avait honoré du nom du glorieux Pepin, s'empara presque de lui, et le dévoua à la mort, autant du moins qu'il fut en son pouvoir de le faire. 

Voici de quelle manière la chose se découvrit. Quelques grands s'étant réunis dans l'église de Saint-Pierre, on délibéra sur la mort de l'empereur. Le parti une fois arrêté, Pepin, qui craignait qu'on eût pu les entendre de quelque endroit secret, ordonna de chercher si quelqu'un ne se serait pas caché dans les coins de l'église ou sous les autels. Voilà que, comme ces hommes le redoutaient ils trouvent un clerc tapi sous un autel ; ils le prennent et le contraignent à jurer qu'il ne trahira pas leur projet. L'autre, pour sauver sa vie, fait le serment qu'on lui dicte, mais à peine les conjurés sont-ils retirés, que, tenant peu de compte de ce serment sacrilège, il court au palais.

Ce n'est qu'avec une extrême difficulté qu'il franchit sept passages et autant de portes, et parvient jusque la chambre à coucher de l'empereur. Il frappe. Charles, toujours alerte, s'éveille, tout étonné que quelqu'un ose venir le troubler à une pareille heure ; il ordonne cependant aux femmes qui se tenaient d'ordinaire près de lui pour le service de la reine et de ses filles, d'aller voir qui était à la porte, et ce qu'on demandait. Celles-ci sortent donc, et voyant un homme de la condition la plus inférieure, referment la porte, se cachent dans les coins de la chambre, et pressent leur robe sur leur bouche pour étouffer les éclats de leur rire moqueur. Mais l'empereur, à la sagacité duquel rien sous le ciel ne pouvait échapper, demande à ces femmes ce qu'elles ont et qui frappait à la porte. Comme on lui répondit que c'était un misérable marchand sans barbe, sot et insensé, n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise de toile et des haut-de-chausses, et qui sollicitait la permission de lui parler sur-le-champ, le monarque ordonna de l'introduire.

Le clerc, courant se jeter à ses pieds, lui dévoila dans le plus grand détail tout le complot. Avant la troisième heure du jour, tous les conjurés, ne soupçonnant rien du sort qui les menaçait très justement, furent ou exilés ou punis d'autres peines. Quant au nain et bossu Pepin, battu sans pitié et tondu il fut envoya pour un certain temps et par correction, au monastère de Saint-Gall regardé comme l'endroit le plus pauvre, et le plus mesquin séjour de ce vaste Empire. 

Peu de temps après, quelques-uns des principaux d'entre les Francs formèrent le projet de mettre la main sur leur roi. Ce prince en fut complètement instruit; mais répugnant à perdre ces hommes qui s'ils eussent voulu le bien, auraient pu être d'un grand secours aux Chrétiens, il envoya des messagers demander à ce même Pepin ce qu'il fallait faire des coupables. Les députés le trouvèrent dans le jardin avec les moines les plus âgés, occupé, pendant que les plus jeunes vaquaient à des travaux plus rudes, a arracher avec une bèche les orties et les mauvaises herbes, afin que les plantes utiles pussent croître avec plus de force. Ils lui exposèrent le sujet de leur arrivée mais lui, poussant de profonds soupirs, à la manière des gens infirmes, toujours plus rancuneux que les hommes bien portants, répondit « Si Charles attachait le moindre prix à mes avis il ne me tiendrait pas ici pour être si indignement traité; je ne lui demande rien, dites-lui seulement ce que vous m'avez vu faire. » Mais ceux-ci, craignant de retourner vers le formidable empereur sans réponse positive, pressèrent Pepin à plusieurs reprises de leur dire ce qu'ils devaient rapporter à leur maître. L'autre leur répliqua tout en colère « Je n'ai rien à lui mander, sinon ce que je fais ; je nettoie les ordures pour que les bons légumes puissent croître  plus librement. » Les envoyés se retirèrent donc tout affligés, et comme des hommes qui ne rapportaient aucune réponse raisonnable. 

De retour auprès de Charles et interrogés sur le résultat de leur mission, ils se plaignirent de s'être fatigués à faire un si long chemin, et d'avoir pris tant de peine sans pouvoir lui rapporter même une réponse précise. Le monarque, plein de sagacité, leur demanda de point en point où ils avaient trouvé Pepin, ce qu'il faisait et leur avait dit. « Nous l'avons vu, répondirent-ils, assis sur un escabeau rustique nettoyant avec une bêche une planche de légumes ; lui ayant expliqué la cause de notre voyage, nous n'avons pu tirer de lui, après force instances, que ces seuls mots Je n'ai rien à mander à l'empereur, sinon ce que je fais; je nettoie les ordures pour que les bons légumes puissent croître plus librement. » A ces paroles, l'empereur, qui ne manquait pas de finesse et était plein de sagesse, se frottant les oreilles et enflant ses narines, leur dit « Fidèles vassaux, vous me rapportez une réponse remplie de sens. » 

Pendant que tous les conspirateurs tremblaient pour leurs jours, lui passant de la menace à l'effet, les fit tous disparaître du milieu des vivants, et, pour étendre et fortifier sa puissance, gratifia ses fidèles des terres occupées par ces hommes inutiles à son service. Un de ces conjurés s'était mis en possession de la colline la plus élevée de France, pour voir de là tout ce qui l'entourait. Le roi le fit attacher à une très-haute potence sur cette même colline. Quant à Pepin son bâtard, il lui permit de choisir le lieu où il desirait passer sa vie. D'après l'option qu'on lui laissait, celui-ci se décida pour un monastère alors fort célèbre, actuellement détruit."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Faits et gestes de Charles-le-Grand, roi des Francs et empereur, par un moine de Saint-Gall", M. Guizot, Paris, 1824

vendredi 20 juin 2014

Fils de ducs et fils de putes

Les anecdotes suivantes prennent place durant une campagne de Charles contre les Saxons.

"Dans cette même guerre, deux fils de ducs chargés de monter la garde aux tentes du roi s'étaient tellement gorgés de vin qu'ils gisaient comme morts sur la terre. Le monarque, dont l'habitude était de s'éveiller souvent, et de faire la ronde du camp, rentra doucement dans sa tente, et sans être aperçu de personne. Quand le jour parut, il convoqua tous les grands du royaume, et leur demanda quelle peine mériterait l'homme qui aurait livré à l'ennemi le chef des Francs. Les ducs dont il s'agit, ignorant complètement ce qui s'était passé opinèrent à la mort d'un homme capable d'un tel crime mais Charles, sans faire aux coupables aucun mal, se contenta de les renvoyer avec une dure réprimande.

Là étaient aussi deux bâtards nés dans une maison de prostitution; ils combattirent avec une grande bravoure. L'empereur demanda d'où ils sortaient. L'ayant appris il les fit appeler dans sa tente vers l'heure de midi, et leur dit « Braves jeunes gens, je veux désormais que vous ne serviez que moi et aucun autre.» Ceux-ci déclarèrent qu'ils n'étaient pas venus avec d'autre projet que d'être les derniers de ses sujets. « Eh bien, reprit le roi, vous serez attachés au service de ma chambre. » Ces jeunes gens, dissimulant leur chagrin, parurent disposés à obéir mais, saisissant l'instant où le monarque commençait à s'endormir, ils allèrent au camp des ennemis, y mirent le trouble, et lavèrent dans leur propre sang et dans celui des Saxons la tache de leur naissance servile."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Faits et gestes de Charles-le-Grand, roi des Francs et empereur, par un moine de Saint-Gall", M. Guizot, Paris, 1824

jeudi 19 juin 2014

Les repas et les nuits de Charlemagne

"Sobre dans le boire et le manger, il l'était plus encore dans le boire : haïssant l'ivrognerie dans quelque homme que ce fût, il l'avait surtout en horreur pour lui et les siens. Quant à la nourriture, il ne pouvait s'en abstenir autant et se plaignait souvent que le jeûne l'incommodait. Très-rarement donnait-il de grands repas; s'il le faisait ce n'était qu'aux principales fêtes; mais alors il réunissait un grand nombre de personnes. A son repas de tous les jours on ne servait jamais que quatre plats outre le rôti que les chasseurs apportaient sur la broche, et dont il mangeait plus volontiers que de tout autre mets. Pendant ce repas il se faisait réciter ou lire, et, de préférence, les histoires et les chroniques des temps passés. Les ouvrages de saint Augustin, et particulièrement celui qui a pour titre de la Cité de Dieu, lui plaisaient aussi beaucoup. 

Il était tellement réservé dans l'usage du vin et de toute espèce de boisson qu'il ne buvait guère que trois fois dans tout son repas; en été, après le repas du milieu du jour, il prenait quelques fruits, buvait un coup, quittait ses vêtements et sa chaussure comme il le faisait le soir pour se coucher, et reposait deux ou trois heures. 

Le sommeil de la nuit, il l'interrompait quatre ou cinq fois, non seulement en se réveillant, mais en se levant tout-a-fait. Quand il se chaussait et s'habillait, non seulement il recevait ses amis, mais si le comte du palais lui rendait compte de quelque procès sur lequel on ne pouvait prononcer sans son ordre, il faisait entrer aussitôt les parties, prenait connaissance de l'affaire, et rendait sa sentence comme s'il eût siégé sur un tribunal; et ce n'était pas les procès seulement, mais tout ce qu'il avait à faire dans le jour, et les ordres à donner à ses ministres que ce prince expédiait ainsi dans ce moment."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Vie de Charlemagne, par Eginhard", M. Guizot, Paris, 1824


mercredi 18 juin 2014

De la diffusion des chansons de geste

"Les chansons de geste étaient destinées au chant et furent très longtemps chantées effectivement ou déclamées en public. Des témoignages nombreux en font foi. Voici, dans le roman parodique d'Audigier, une portée de musique notée qui donne un thème mélodique de chanson de geste. Voici des chansons d'amour, provençales ou françaises, où le poète dit qu'il conforme son chant « au chant du vieil Fromont » ou « au chant de Beuve de Hanstone », c'est-à-dire qu'il emprunte à telle chanson de geste un air connu.Voici des couplets de chansons de geste, dans les Aliscamps par exemple, où les jongleurs réclament des deniers en salaire, annoncent qu'ils vont quêter, remercient, la quête finie; des passages de Fierabras ou d'Hervi de Metz, où, pour flatter leur auditoire, ils affectent de s'intéresser à ses soucis, et ce sont les soucis de marchands assemblés au Lendit de Saint-Denis ou à la foire chaude de Provins. Et voici tant et tant de textes qui montrent les chanteurs de geste passant du parvis d'une église ou d'un champ de foire à la salle d'un château, au jour de quelque fête seigneuriale, mariage, adoubement, tournoi... 

Mais si même tous ces témoignages avaient péri, la technique des chansons de geste, technique de la versification et technique narrative, aurait suffi, semble-t-il, à nous renseigner. Ces strophes qui frappent indéfiniment la même assonance ou la même rime, monotones à notre gré parce que nous sommes réduits à les lire seulement des yeux, mais qui devaient s'animer d'une vie véhémente et diverse quand un récitant habile tantôt les lançait à pleine voix, tantôt variait et nuançait les mouvements et les tons, les déclamait en un mot comme des « vers de théâtre » ; ce style à la fois très simple et très soutenu, qui procède ainsi que la fresque par larges touches sans apprêt, qui est déjà un style noble et qui pourtant s'interdit le raffinement et la subtilité, — tous ces traits concordent et un même mot les rassemble, les exprime et les explique : les chansons de geste relèvent d'un art essentiellement forain.

Il n'y a pas dans notre littérature du moyen âge d'oeuvres qui visent à une plus large audience. Prétendre, comme on l'a souvent fait, que seule la « caste chevaleresque » devait s'intéresser à des romans de chevalerie, c'est un contresens ; autant vaudrait dire que l'Arcadia de Sannazar s'adresse à des bouviers, les romans de cape et d'épée d'Alexandre Dumas à des mousquetaires. C'est méconnaître que, dans les théâtres de nos boulevards extérieurs, les drames de la « haute vie » et du « grand monde » forment le meilleur du répertoire, et que le cinéma propose de préférence à l'applaudissement populaire la pompe des cours royales, l'appareil de triomphe des Césars, des scènes de bataille, des défilés de troupes victorieuses. C'est oublier que les renouvellements en prose de nos chansons de geste, les Quatre Fils Aymon, Galien le rhétoré, Ogier de Danemark, sans cesse réimprimés sur papier de chandelle, ont fait du seizième au dix-neuvième siècle la fortune de la librairie de colportage et la joie des publics les moins aristocratiques. A des cercles raffinés de seigneurs, aux « chambres des dames », les romans subtils d'un Chrétien de Troyes et d'un Raoul de Houdenc ; à des publics plus larges, instables, mêlés, les chansons de geste."

Histoire des lettres, Joseph Bédier, 1929.

Relativisons le propos de Bédier : il semble bien, du moins à en croire les travaux plus récents d'un Siciliano, que les chansons de geste aient d'abord été destinées à la noblesse, aux fêtes et aux banquets des princes et des grands,  et se soient diffusées au petit peuple par une sorte de mouvement descendant. Surtout, je ne voudrais pas que, de l'idée d'une représentation chantée, on passe témérairement à celle d'une genèse orale : il faut souligner que les chansons de geste sont des oeuvres résolument littéraires, méditées, composées par écrit par des poètes et des clercs qui étaient tout sauf des rustres. On peut dire qu'elles étaient diffusées oralement comme le sont l'opéra et le théâtre. ça ne fait pas de Wagner et de Molière des confrères d'Assurancetourix.

lundi 16 juin 2014

M. de Charlus avait-il lu Bédier ?

"Je ne veux pas dire de mal des Américains, Monsieur, continua-t-il, il paraît qu'ils sont inépuisablement généreux, et comme il n'y a pas eu de chef d'orchestre dans cette guerre, que chacun est entré dans la danse longtemps après l'autre, et que les Américains ont commencé quand nous étions quasiment finis, ils peuvent avoir une ardeur que quatre ans de guerre ont pu calmer chez nous. Même avant la guerre ils aimaient notre pays, notre art, ils payaient fort cher nos chefs-d'oeuvre. Beaucoup sont chez eux maintenant. 

Mais précisément cet art déraciné, comme dirait M. Barrès, est tout le contraire de ce qui faisait l'agrément délicieux de la France. Le château expliquait l'église qui, elle-même, parce qu'elle avait été un lieu de pèlerinage, expliquait la chanson de geste. Je n'ai pas à surfaire l'illustration de mes origines et de mes alliances, et d'ailleurs ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais dernièrement j'ai eu à régler une question d'intérêts, et, malgré un certain refroidissement qu'il y a entre le ménage et moi, à aller faire une visite à ma nièce Saint-Loup qui habite à Combray. Combray n'était qu'une toute petite ville comme il y en a tant. Mais nos ancêtres étaient représentés en donateurs dans certains vitraux, dans d'autres étaient inscrites nos armoiries. Nous y avions notre chapelle, nos tombeaux. Cette église a été détruite par les Français et par les Anglais parce qu'elle servait d'observatoire aux Allemands. Tout ce mélange d'histoire survivante et d'art, qui était la France, se détruit, et ce n'est pas fini. Et, bien entendu, je n'ai pas le ridicule de comparer, pour des raisons de famille, la destruction de l'église de Combray à celle de la cathédrale de Reims, qui était comme le miracle d'une cathédrale gothique retrouvant naturellement la pureté de la statuaire antique, ou de celle d'Amiens. Je ne sais si le bras levé de Saint Firmin est aujourd'hui brisé. Dans ce cas la plus haute affirmation de la foi et de l'énergie a disparu de ce monde. 

– Son symbole, Monsieur, lui répondis-je. Et j'adore autant que vous certains symboles. Mais il serait absurde de sacrifier au symbole la réalité qu'il symbolise. Les cathédrales doivent être adorées jusqu'au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu'elles enseignent. Le bras levé de Saint Firmin dans un geste de commandement presque militaire disait : Que nous soyons brisés si l'honneur l'exige. Ne sacrifiez pas des hommes à des pierres dont la beauté vient justement d'avoir un moment fixé des vérités humaines."

Le Temps retrouvé, Marcel Proust, 1927.

La phrase que je me suis permis de mettre en gras résume la théorie de Joseph Bédier quant à l'origine des chansons de geste. Bédier avait publié les quatre volumes de ses Légendes épiques de 1908 à 1913. Proust pouvait donc les avoir lues, mais j'ignore s'il avait connaissance de cette théorie par lecture directe ou autrement, par un écrit de Barrès ou par une conversation. Au début du XXe siècle, les chansons de geste suscitaient bien plus d'engouement qu'aujourd'hui au sein du public cultivé, et les travaux de Bédier avaient eu un certain retentissement.

Proust pouvait tomber plus mal. A l'époque, Bédier était le plus remarquable des érudits à avoir traité de chansons de geste. Un siècle après, il l'est encore.

Capitulaires et chants, mois et vents

"Les Francs sont régis, dans une foule de lieux, par deux lois très-différentes. Charles s'était aperçu de ce qui y manquait. Après donc que le titre d'empereur lui eut été donné, il s'occupa d'ajouter à ces lois, de les faire accorder dans les points où elles différaient, de corriger leurs vices et leurs funestes extensions. Il ne fit cependant, à cet égard, qu'augmenter ces lois d'un petit nombre de capitulaires qui demeurèrent imparfaits. Mais toutes les nations soumises à son pouvoir n'avaient point eu jusqu'alors de lois écrites il ordonna d'écrire leurs coutumes, et de les consigner sur des registres.

Il en fit de même pour les poèmes barbares et très-anciens qui chantaient les actions et les guerres des anciens rois, et de cette manière les conserva à la postérité. Une grammaire de la langue nationale fut aussi commencée par ses soins. Les mois avaient eu jusqu'à lui chez les Francs, des noms moitié latins et moitié barbares ; Charles leur en donna de nationaux. Précédemment encore à peine pouvait-on désigner quatre vents par des mots différents : il en distingua douze qui avaient chacun son nom propre. C'est ainsi qu'il appela janvier wintermanoht, février hormunc, mars lenzinmanoht, avril ostermanoht, mai winnemanoht, juin prahmanoht, juillet hewimanoht, août aranmanoht, septembre wintumanoht, octobre windummemanoht, novembre herbistmanoht, décembre helmanoht

Quant aux vents, il nomma celui d'est ostroniwint, l'eurus ostsundroni, le vent de sud-est sundostroni, celui du midi sundroni, l'auster africain sundwestroni, l'africain westsundroni, le zéphire westroni, le vent de nord-ouest westnordroni, la bise nordwestroni, le vent de nord nordroni, l'aquilon nordostroni, et le Vulturne ostnordroni."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Vie de Charlemagne, par Eginhard", M. Guizot, Paris, 1824

J'ai toujours vu là une forme de justice poétique : un roi qui a eu le souci, exceptionnel à son époque, de faire recueillir les épopées en langue vulgaire de son peuple, est devenu lui-même héros d'épopées pour la postérité. Cependant, les chants que Charlemagne a fait recueillir ne peuvent pas avoir été des chansons de geste à proprement parler. Ils ne nous sont pas parvenus, mais l'on a des raisons de penser que leur matière devait se rapporter au cycle germanique de Dietrich von Bern et des Nibelungen.

samedi 14 juin 2014

Le roi de fer

Le passage suivant est l'un de ceux où le moine de Saint-Gall enjolive quelque peu, et l'on a parfois pensé qu'il s'inspirait ici d'un chant épique perdu. Le fait est que l'expédition militaire de 773 contre Didier, roi des Lombards, dont il est ici question, fait l'objet de chansons de geste, mais celles-ci ne sont pas attestées à si haute époque.

Quoi qu'il en soit, le fond sur lequel s'inscrit l'anecdote est parfaitement historique. Et même si le portrait de l'empereur est flatté, un souverain ayant passé le plus clair de ses quarante ans de règne en des campagnes militaires, et prenant personnellement part aux combats, méritait plus que d'autres d'être héroïsé de la sorte.

Quant au seigneur franc du nom d'Ogger dont il va être question, il est le prototype historique d'Ogier le Danois, l'un de nos plus fameux héros épiques, protagoniste de plusieurs chansons.

"Après la mort du victorieux Pepin, les Lombards inquiétèrent Rome de nouveau. L'invincible Charles, quoique fort occupé dans les pays en deçà des Alpes, prit rapidement la route d'Italie, et asservit les Lombards humiliés, soit en leur livrant de sanglants combats, soit en les contraignant à se rendre d'eux-mêmes à discrétion ; et pour s'assurer que jamais ils ne secoueraient le joug des Francs, et ne se permettraient de nouvelles attaques contre le domaine de saint Pierre, il épousa la fille de Didier, leur prince. Peu de temps après et par l'avis des plus saints prêtres, il abandonna, comme si elle fût déjà morte, cette princesse toujours malade et inhabile à lui donner des enfans. Le père irrité, liant à sa cause ses compatriotes sous la foi du serment, s'enferma dans les murs de Pavie, et leva l'étendard de la révolte contre l'invincible Charles. 

Ce prince l'ayant su d'une manière certaine, marcha en toute hâte vers l'Italie. Quelques années auparavant un des grands du royaume, nommé Ogger, ayant encouru la colère du terrible Charles, s'était réfugié près de ce même Didier. Quand tous deux apprirent que le redoutable monarque venait, ils montèrent sur une tour très-élevée, d'où ils pouvaient le voir arriver de loin et de tous côtés. Ils aperçurent d'abord des machines de guerre, telles qu'il en aurait fallu aux armées de Darius ou de Jules ; « Charles, demanda Didier à Ogger, n'est-il pas avec cette grande armée ? » Non, répondit celui-ci. 

Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de simples soldats assemblés de tous les points de notre vaste empire, finit par dire à Ogger : « Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette foule. » « Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de sitôt, » répliqua l'autre: « Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier, qui commençait à s'inquiéter, s'il vient accompagné d'un plus grand nombre de guerriers ?- « Vous le verrez tel qu'il est quand il arrivera, répondit Ogger; mais, pour ce qui sera de nous, je l'ignore. »

Pendant qu'ils discouraient ainsi parut le corps des gardes qui jamais ne connaît de repos. A cette vue, le Lombard, saisi d'effroi s'écrie : « Pour le coup c'est Charles. -Non, reprit Ogger, pas encore. » A la suite viennent les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle royale et les comtes ; alors Didier ne pouvant plus supporter la lumière du jour ni braver la mort, crie en sanglotant « Descendons et cachons-nous dans les entrailles de la terre, loin de la face et de la fureur d'un si terrible ennemi. » Ogger tout tremblant, qui savait par expérience ce qu'étaient la puissance et les forces de Charles, et l'avait appris par une longue habitude dans un meilleur temps, dit alors : « Quand vous verrez les moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire à l'arrivée de Charles. » 

Il n'avait pas fini ces paroles qu'on commença de voir au couchant comme un nuage ténébreux soulevé par le vent de nord ouest ou Borée, qui convertit le jour le plus clair en ombres horribles. Mais l'empereur approchant un peu plus, l'éclat des armes fit luire pour les gens enfermés dans la ville un jour plus sombre que toute espèce de nuit. Alors parut Charles lui-même, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules de marbre défendues par une cuirasse de fer, la main gauche armée d'une lance de fer qu'il soutenait élevée en l'air, car sa main droite, il la tenait toujours étendue sur son invincible épée. L'extérieur des cuisses que les autres, pour avoir plus de facilité à monter à cheval, dégarnissaient même de courroies, il l'avait entouré de lames de fer. Que dirai-je de ses bottines ? Toute l'armée était accoutumée à les porter constamment de fer ; sur son bouclier on ne voyait que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. 

Tous ceux qui précédaient le monarque, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, tout le gros même de l'armée avaient des armures semblables, autant que les moyens de chacun le permettaient. Le fer couvrait les champs et les grands chemins. Les pointes du fer réfléchissaient les rayons du soleil. Ce fer si dur était porté par un peuple d'un coeur plus dur encore. L'éclat du fer répandit la terreur dans les rues de la cité : « Que de fer ! hélas, que de fer » tels furent les cris confus que poussèrent les citoyens. La fermeté des murs et des jeunes gens s'ébranla de frayeur à la vue du fer, et le fer paralysa la sagesse des vieillards. Ce que, moi pauvre écrivain bégayant et édenté, j'ai tenté de peindre dans une traînante description, Ogger l'aperçut d'un coup d'oeil rapide et dit à Didier : « Voici celui que vous cherchez avec tant de peine, » et en proférant ces paroles, il tomba presque sans vie."

Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France, "Faits et gestes de Charles-le-Grand, roi des Francs et empereur, par un moine de Saint-Gall", M. Guizot, Paris, 1824