Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

lundi 20 octobre 2014

Mon premier livre : Berthe au grand pied

A vrai dire, ce n'est plus tout à fait un secret, la nouvelle ayant déjà filtré en plusieurs endroits du web, mais par l'effet d'une coquetterie quelque peu ridicule, j'ai voulu attendre le jour de sa parution pour l'annoncer ici : je suis l'heureux auteur d'un livre.

Il s'intitule Berthe au grand pied, et il sort aujourd'hui aux Belles Lettres.


"Ce livre est l'adaptation libre de la légende médiévale qui nous est principalement connue par une chanson de geste (poème narratif originellement destiné à être déclamé en s'accompagnant d'un instrument) du ménestrel Adenet Le Roi. L'histoire de Berthe appartient au cycle de Charlemagne, dont le fleuron le plus célèbre est la Chanson de Roland. Dans ce récit, alors que Berthe au grand pied, future mère de Charlemagne, vient d'épouser le roi de France Pépin le Bref, elle est évincée de la cour par la perfidie d’une servante qui se substitue à elle. Réfugiée auprès d’une modeste famille dans la forêt du Mans, Berthe mène une existence humble et discrète. Mais diverses péripéties vont mettre Pépin sur sa piste… L’auteur a emprunté la voix d’un narrateur médiéval fictif pour conter cette histoire, et parsemé le récit de pièces en vers inspirées de la poésie du Moyen Age, afin de rendre hommage aux origines lyriques de la légende."

Pour des raisons évidentes, il m'est difficile d'ajouter quoi que ce soit à cette présentation : on n'a jamais l'air bien élégant en chantant ses propres louanges. Mais si vous êtes des habitués de ce blog, il faut bien que les chansons de geste vous intéressent peu ou prou, et il se pourrait que ce livre vous intéresse aussi. Donnez-lui donc sa chance !

Vous pouvez vous le procurer chez l'éditeur, mais aussi sur un fameux site de vente en ligne, entre autres lieux virtuels, et bien sûr en librairie.

Si vous vous laissez tenter, bonne lecture !

mardi 14 octobre 2014

Le cheval Bayard (1)


C'est lors de l'adoubement de Renaut par Charlemagne que Bayard, le cheval-fée, est mentionné pour la première fois :

"Et Karles li a ceint le bon brant aceré, (Charles lui a ceint la bonne épée tranchante)
La colee li donne voiant tot le barné. (il lui la donne colée devant tous les barons)
"Or tien, dit Karlemaigne, Dex te croisse bonté, (Que Dieu, dit Charlemagne, te fasse croître en valeur)
Et que acroistre puisses sainte crestienté!" (et te donne d'étendre la sainte chrétienté !)
Et puis monte el cheval qui li fut apresté : (Puis il monte au cheval préparé pour lui)
Onques Dex ne fit beste de la soe bonté, (Jamais Dieu ne créa bête aussi excellente)
Si out a non Baiart, ice fut verité, (Il avait pour nom Bayard)
Por corre .xxx. leues ne seroit ahané (il eût pu courir trente lieue sans se fatiguer)
Por ce qu'en Normendie fu le cheval faé." (car il avait été enchanté en Normandie)
Renaut de Montauban (vers 880-888)

C'est par ces vers énigmatiques que Bayard fait son entrée dans la littérature et dans la légende. D'où vient-il ? Comment se trouve-t-il en possession de Renaut ? Est-ce un bien de famille, ou un présent de Charlemagne, qui fournit l'équipement des chevaliers nouveaux qu'il adoube ? On ne sait. En cela, Bayard est véritablement féerique : il fait irruption dans le récit, à la manière des êtres surnaturels des lais de Marie de France ou des plus anciens romans arthuriens, sans que rien ou presque ne nous soit révélé de ses origines.

S'il est infatigable, c'est qu'il a été "faé" en Normandie, nous assure-t-on. Cela ne nous avance pas beaucoup. Le mot "faé", que j'ai traduit plus haut par "enchanté", est le participe passé d'un vieux verbe français, faer,  qui provient du bas-latin fatare. Etymologiquement, faer, c'est fixer le destin, le fatum d'une personne. Ce rôle est dévolu aux fées, d'après des croyances populaires très anciennes dont on trouve la trace, par exemple, dans La Belle au Bois dormant. Dans plusieurs textes médiévaux et notamment des chansons de geste, on peut voir des fées s'assembler autour du berceau d'un nourrisson pour le douer, lui faire une série de dons fastes ou néfastes, et souvent un peu de chaque. Bayard pourrait donc être un cheval doué par les fées, doté par elles de pouvoirs exceptionnels. 

Mais le mot "faé" est ambigu. Parfois participe passé, il peut aussi être simple adjectif, voire nom commun, et dans ce cas il est le masculin du nom "fée" (il a survécu longtemps dans certaines régions de France sous la forme "fé" ; on se souvient par exemple du Fé amoureux de George Sand).  De ce fait, le terme est difficile à traduire. Bayard est-il un cheval doué, enchanté (ayant reçu des dons, subi un enchantement) ou un cheval féerique (par sa nature propre) ? La plus ancienne version de la chanson, que j'ai citée plus haut, semble indiquer la première solution, mais les remaniements, nous le verrons, tendent à faire du destrier un être dont l'origine est surnaturelle. Rien de très simple, vous l'aurez compris.

Pour finir, pourquoi faé en Normendie ? On ne sait. La Normandie fut certes au moyen âge une terre de légendes, telle que nous nous représentons encore aujourd'hui la Bretagne, et possédant un folklore important lié aux chevaux aussi bien qu'aux fées. Mais c'est là une réponse bien floue et bien insatisfaisante, d'autant que la légende des fils Aymon n'a que peu de liens avec la Normandie : c'est plutôt à l'Ardenne qu'elle se rattache.

Mais vous devez être las de ce charabia. Revenons à notre coursier. Dans la plus ancienne version de la légende, les qualités qui le rendent exceptionnel sont surtout sa rapidité, sa force et son endurance, ainsi que sa loyauté et son intelligence presque humaine : il ne lui manque que la parole, pourrait-on dire. Les réécritures, qui tendent à développer les aspects merveilleux et aventureux de la geste (un peu au détriment de sa gravité et de ses enjeux plus profond), lui prêtent de nouveaux pouvoirs, et notamment celui d'alonger son échine pour y porter les quatre frères, faculté immortalisée par une iconographie célèbre.


En plus d'octroyer à Bayard de nouvelles capacités, les remaniements de la légende, et ses prolongements en amont, le dotent d'origines qui n'atténuent pas son caractère merveilleux : bien au contraire ! Mais nous verrons cela une prochaine fois.

dimanche 5 octobre 2014

Renaut de Montauban, ou les Quatre fils Aymon

Renaut de Montauban est une chanson de geste dont la plus ancienne version date de la fin du XIIème siècle, mais qui a connu de multiple remaniements et réécritures, en vers puis en prose, jusqu'au XIXème. Ses ultimes avatars, passés dans la Bibliothèque bleue, lui donnent le titre des Quatre fils Aymon. Plusieurs épisodes de la chanson prennent place dans la forêt d'Ardenne, et la légende a gardé, dans les Ardennes, une certaine popularité du fait de son ancrage local.

Monument des Quatre fils Aymon à Bogny-sur-Meuse

Thématiquement et généalogiquement, Renaut de Montauban appartient au groupe de chansons que l'on appelle la Geste des Barons révoltés. Renaut et ses trois frères sont les cousins d'Ogier le Danois, autre rebelle célèbre, et appartiennent à un lignage dont les membres sont souvent en butte à l'hostilité royale.

Ce sort sera également le leur. Un jour, à la cour de Charlemagne, Renaut se prend de querelle, lors d'une partie d'échecs, avec Bertholay, l'arrogant neveu du roi. Sans que le fils d'Aymon ne soit vraiment dans son tort, la dispute s'envenime, et l'honneur familial est en jeu. Renaut tue Bertholay.


Ce meurtre sera la cause d'une interminable guerre entre l'empereur, désireux de venger son neveu, et les quatre frères, traqués en Gascogne, sur les domaines du roi Yon, puis en Ardenne, au fil de péripéties palpitantes et alertement contées qui font de cette épopée un vrai roman d'aventure. 

C'est sans doute à ces aspects attrayants, quoi qu'un peu superficiels, que les Quatre fils Aymon doivent leur popularité persistante, même dans des proses qui ne conservent rien de la beauté formelle des plus anciens poèmes. On se souvient des bons tours que le rusé enchanteur Maugis, chevalier voleur et magicien allié des fils d'Aymon, joue à Charlemagne. On se rappelle aussi, parfois, de Bayard, le cheval-fée de Renaut, destrier inépuisable, rapide comme le vent et doué d'intelligence, capable de supporter les quatre frères sur son échine.


En revanche, on oublie trop ce que cette noble épopée a de gravité et de profondeur. Renaut de Montauban lutte à contrecoeur. Jamais il n'oublie qu'il est le vassal de Charles, qu'un féal ne doit pas guerroyer son seigneur, et qu'il n'a pas le droit de lever l'épée sur la tête sacrée du roi. A de multiples reprises, il propose la paix, veut faire sa soumission, offre de faire pénitence, de partir seul en Terre sainte, comme un humble pèlerin. Vainqueur par les armes, Renaut, dans de nombreuses scènes d'une beauté poignante, tombe à genoux devant le souverain qu'il a vaincu et que pourtant il révère.

Longtemps, Charles refuse. Ce n'est plus le sage empereur de la Chanson de Roland, mais un homme brutal, emporté, obstiné, qu'abusent des conseillers perfides. En vain le sage duc Naimes tente-t-il de le ramener à la raison : Ganelon le traître, l'ennemi juré des quatre frères, est toujours là pour susurrer ses mensonges à l'oreille du souverain. Et Charlemagne s'entête, et la guerre continue.

Même Roland le preux, Roland le fidèle, d'abord bien résolu à triompher des ennemis de son oncle, finit par se prendre d'estime et d'amitié pour ce Renaut qui montre, en toutes circonstances, les plus hautes qualités chevaleresque. Les deux camps sont remplis d'ennemis qui s'aiment et s'affrontent à regret. Mais que faire d'autre ? Même aveuglé, le roi reste le roi, et c'est pourquoi les quatre fils Aymon ne sont pas tout à fait du côté du bon droit : on n'est jamais dans son droit quand on combat son seigneur.

Ce n'est pas que l'épopée prône ce brouillage des repères moraux qui fait nos délices à nous autres post-modernes. Le bien et le mal y sont parfaitement clairs, et reconnus par tous pour tels. Il se trouve simplement qu'aucun des protagonistes n'est en mesure d'incarner l'un ou l'autre, du moins jusqu'à ce que le conflit se dénoue, permettant le début de l'expiation. Alors Dieu, qui ne pouvait qu'envelopper les deux partis du même regard de réprobation, pardonne enfin, et Renaut s'engage sur le chemin de pénitence qui fera de lui saint Renaut.