Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

samedi 13 juin 2015

La chronique du Pseudo-Turpin, 2

"Le faux Turpin connaît les chansons de Roland, de Mainet, d'Aspremont, sans doute celle d’Auberi le Bourguignon, plusieurs chansons, perdues pour nous, celles qui concernaient Fouré et Ferragu. Il enrôle, pour les mener à Compostelle et à Roncevaux, jusqu'à des personnages qui, selon les poèmes en langue vulgaire, n'ont jamais franchi les Pyrénées, un Aubri le Bourguignon, un Garin le Lorrain, un Arnaud de Beaulande. Il semble qu'il ait voulu attacher sur tous les hauberts la coquille de saint Jacques.

Cette invention — Charlemagne premier pèlerin de saint Jacques, les héros des chansons de geste chevaliers de saint Jacques — est développée par le faux Turpin avec une insistance singulière. Mais si elle surprend par ce caractère d'exagération et d'outrance, elle frappe aussi par sa grandeur. L'idée est belle de grouper dans les Landes de Bordeaux les héros de toutes les gestes, appelés des quatre coins de l'horizon poétique, de les acheminer tous, épris d'un même désir, vers le tombeau de Galice, et de les ramener par Roncevaux, afin que l'apôtre, à cette dernière étape de leur pèlerinage, leur donne à tous à la fois leur récompense, la joie d'être martyrs. L'idée est belle de ce crépuscule des héros, qui renaissent ensemble à la lumière éternelle. L'idée est belle de distribuer leurs dépouilles, leurs reliques, sur les routes de Compostelle, pour qu'ils en soient les gardiens, pour qu'ils protègent, eux les pèlerins triomphants, ceux de l'Eglise souffrante : ils sont leurs modèles sur ces routes, leurs patrons, leurs intercesseurs.

Idée récente, dit-on. Sans doute, puisque la vieille Chanson de Roland, celle du manuscrit d'Oxford, l'ignore. Mais idée qui procède pourtant de la vieille Chanson de Roland.  Charlemagne et ses pairs chevaliers de saint Jacques, c'est l'invention nouvelle ; mais déjà, dans la vieille chanson, ils étaient les chevaliers de Dieu. Ils meurent à Roncevaux au retour du pèlerinage de Galice, c'est l'invention nouvelle ; mais la donnée est ancienne, héritée, qu'ils meurent à Roncevaux, au retour d'une croisade, et déjà la vieille Chanson de Roland est, à de certains égards, une Passion de martyrs. Et si nouvelle que puisse être par rapport au Roland d'Oxford l'idée d'approprier les légendes héroïques au pèlerinage de Compostelle, nous la trouvons pourtant en pleine vigueur à cette haute date de 1150, et ce ne sont pas les auteurs du Livre de saint Jacques qui les premiers l'ont arbitrairement conçue.

Non plus qu'ils n'ont inventé saint Eutrope de Saintes, ils n'ont inventé saint Roland de Blaye. Les rapports que la Chronique de Turpin, que le Guide marquent entre les chansons de geste et les sanctuaires, comment croire que ces compilateurs les auraient supposés à plaisir, au risque de compromettre saint Jacques ? D'ailleurs, s'ils les avaient supposés, prenons garde qu'ils seraient des poètes admirables. Les mêmes clercs qui ont fabriqué ces apocryphes, la lettre risible de Turpin à Léoprand, et la bulle risible de Calixte II, et la bulle risible d'Innocent II, si c'étaient eux qui avaient imaginé en même temps de lier les chansons de geste aux sanctuaires et les pairs de Charlemagne aux pèlerins du XIIe siècle, si c'étaient eux qui avaient trouvé pour les morts de Roncevaux les tombes magnifiques de Saint-Seurin et des Aliscamps, prenons garde qu'ils seraient les créateurs des plus beaux mythes. 

Et nous, à notre tour, les critiques, qui, de M. Jullian à M. Becker, croyons remarquer des relations entre les légendes épiques et les routes de pèlerinage, si c'était nous qui les imaginions arbitrairement, ce ne seraient pas des chimères d'érudits, ce seraient des inventions de poètes, et telles que les grands poètes n'en trouvent qu'à leurs minutes sublimes. Mais il en va autrement. Ce ne furent pas aux temps anciens des clercs à des fins de réclame grossière, ce ne sont pas de nos jours des érudits en quête de paradoxes et de systèmes, qui auraient su inventer de telles choses. Clercs d'autrefois, érudits d'aujourd'hui, ils n'ont eu qu'à constater des faits, et pour les constater, qu'à regarder sur les routes, qu'à entrer dans les églises de ces routes. Les véritables créateurs, quels furent-ils ? Non pas tel clerc, avide de procurer à son église de faux titres ou de fausses reliques, non pas tel jongleur désireux de rimer un roman nouveau, mais bien maints clercs et maints jongleurs, et maints chevaliers et maints marchands, tous ceux qui passèrent par ces routes, émus des mêmes pensées : le peuple. Ici on touche le tuf, la création populaire. Et qui le conteste, sinon cette seule école d'érudits qui, parlant sans cesse d'une poésie « populaire, anonyme, spontanée, collective », en cherchent désespérément des manifestations aux temps de Chilpéric ou de Charles Martel, mais qui la nient quand, au XIe et au XIIe siècle, elle agit sous leurs yeux."

Joseph Bédier, Les Légendes épiques, 1912.

jeudi 11 juin 2015

La chronique du Pseudo-Turpin, 1

Le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle fut l'un des plus importants du Moyen Âge. L'un des textes les plus notables à son sujet est le Livre de Saint-Jacques, une compilation latine du XIIème siècle comprenant un guide de voyage fort détaillé, différents écrits hagiographiques ou liturgiques, et une chronique, dite "du Pseudo-Turpin", imprégnée de références à l'épopée, qui narre les expéditions de Charlemagne en Espagne. Joseph Bédier a longuement étudié ce texte dans le troisième volume de ses Légendes épiques, avec l'érudition et la finesse qu'on lui connaît. Je vous épargnerai de longs développements dont j'imagine qu'ils seraient oiseux, mais je vais vous proposer quelques morceaux choisis, de la plume de Bédier.

Place au maître !

"Le poète de la Chanson de Roland prétend que l'archevêque Turpin, ayant bien combattu à Roncevaux, y a péri avec les douze pairs. Il le représente mort dans l’herbe verte, ses blanches mains de prélat, ses belles mains croisées sur sa poitrine :

Desur sun piz. entre les dous furceles,
Cruisiedes ad ses blanches mains, les beles.

Mais le poète était mal informé. Sachez que le bon archevêque n'a point pris part à la bataille de Roncevaux. Tandis qu'elle se livrait, il se trouvait, lui, dans le camp de Charlemagne, à plusieurs lieues de là, et lui chantait la messe. Après le désastre, il est rentré en France et s'est retiré à Vienne. Là, quand il eut déposé son heaume et son épée, n'ayant plus qu’à soigner ses vieilles blessures, il se sentit de loisir, et même un peu désœuvré. Alors, fort à propos, il se rappela qu'il était clerc et savait le latin. S'il écrivait ses mémoires ? Justement, un sien ami, Léoprand, doyen d'Aix-la-Chapelle, venait de lui en souffler l’idée. Il prit donc ses tablettes et écrivit ceci :

[…]

 « A Vienne où je me suis retiré, encore un peu souffrant de mes blessures, j’ai reçu naguère la lettre où vous me demandiez de vous raconter comment Charlemagne, notre très illustre empereur, a délivré de la domination sarrasine la terre d'Espagne et de Galice. De ses principaux exploits, de ses victoires triomphales sur les Sarrasins, des merveilles que j’ai vues de mes yeux durant ces quatorze années que j'ai passées à parcourir l'Espagne et la Galice avec lui et avec ses armées, je n'hésite donc pas à composer une relation sincère, et je l'adresse à Votre Fraternité. La renommée rapporte du roi maints hauts faits en Espagne, desquels, me dites-vous, vous avez vainement cherché le détail dans la Chronique royale de Saint-Denis. C'est que l'auteur de cette Chronique, soit crainte d'être trop long, soit ignorance et faute d'avoir été lui-même en Espagne, n'a pas tout rapporté. Mon récit complétera le sien, sans d'ailleurs le contredire jamais.
« Vivas et valeas et Domino placeas. Amen. »

Cette lettre sert de préface à la très illustre chronique intitulée Turpini Historia Karoli Magni et Rotholandi. Les grandes guerres de ces quatorze années, les marches et les contre-marches de l'empereur à travers les Espagnes, les prouesses des douze pairs, les miracles de Dieu, Turpin les raconte avec une verve martiale, car il est homme de guerre, avec onction, car il est homme d'Eglise, avec gravité surtout, car il craint fort, semble-t-il, que la postérité ne le prenne pour un romancier, voire pour un imposteur, lui, l'historiographe de Charlemagne.

Hélas ! on ne l'appelle plus aujourd hui que « le pseudo-Turpin ». Léon Gautier l'accuse de « faux en écriture publique », lui donne des noms cruels : « misérable », « voleur ». Et de fait, quand on s'est amusé un instant du sérieux avec lequel l’auteur prétend être Turpin lui-même, et de la puérilité de cette fiction, et de son extravagance, on est tenté d'abord de croire qu'à peine sa Chronique mérite l'honneur d'être lue. Pourtant, on se rappelle que durant des siècles ce petit livre fut respecté entre tous, qu'il a grandement agi sur la poésie et sur l'art ; et l'on se rappelle aussi que de nos jours il a su intriguer la critique, la désorienter parfois, la passionner. Par-là, par le mystère qui l'enveloppe et par tout ce que ses récents interprètes lui ont consacré de soins ingénieux, par son prodigieux succès et j'ajoute par la beauté de plusieurs des légendes qu'il met en oeuvre, le livre du faux Turpin captive, il peut même émouvoir encore, et peut-être le lecteur ressentira-t-il bientôt ce charme à son tour et peut-être cette émotion […]."