Charlemagne remettant à Roland l'épée Durendal et l'olifant

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mardi 9 février 2016

Pause

Je vais m'éloigner d'internet pendant quelques semaines. C'est une mesure d'hygiène mentale qui me fait toujours un bien fou. A bientôt !

samedi 6 février 2016

Nos ancêtres les Troyens (2/2)

Lorsque je me suis mis en tête d'exhumer les Troyens, je prévoyais de vous parler, dans une deuxième partie, de la postérité littéraire de ce mythe. J'ai ensuite longuement atermoyé, mais j'ai une excuse : c'est qu'il faut voir la tronche qu'elle a, ladite postérité littéraire ! La France n'a rien qui puisse se comparer à l'Enéïde, ou même au Roman de Brut, ce fameux texte anglo-normand qui traite des origines troyennes des rois bretons et où apparaît, pour la première fois dans une langue vernaculaire, le roi Arthur. 

Chez nous, le mythe troyen, ce sont des mentions éparses dans les chroniques, et quelques belles tournures dans la bouche de nos rois, quand ils parlent (ou quand les chroniqueurs les font parler) de manière fleurie, comme lorsque Philippe Auguste, avant la bataille de Bouvines, aurait harangué ses Français en les appelant "descendants des Troyens" pour les inciter à faire montre d'ardeur au combat.

Presque pas de récits, presque pas d'oeuvres d'envergure. A vrai dire, je n'en vois que deux qui vaillent la peine d'être mentionnées.

D'abord, les Epitres d'Othéa, de Christine de Pisan. Pour ceux qui auraient le bonheur de ne pas la connaître, Christine de Pisan est un horripilant bas-bleu du XVe siècle, qui nous a laissé pléthore d'oeuvres pédantesques, d'où émane un ennui tellement compact qu'on pourrait le couper au couteau et en servir des tranches. La seule chose lisible qu'elle ait écrite est Le Chemin de Longue Etude, poème allégorique et mystique où elle visite le ciel, en s'inspirant de Dante et d'autres auteurs mieux doués qu'elle. Dans le milieu des médiévistes, il est de bon ton de faire des génuflexions lorsqu'on la mentionne, parce qu'on la tient pour l'une des premières femmes de lettres et pour une féministe avant la lettre. Tout cela est bel et bon mais n'empèche pas son oeuvre d'être un puissant somniphère.

Quant aux Epitres d'Othéa, il s'agit d'un miroir du prince où Hector tient le rôle que Fénelon donnera à Télémaque : à travers le héros troyen, Christine s'adresse aux princes de la maison de France et leur assène, de la manière la plus fastidieuse possible, de sages conseils pour gouverner et se gouverner, illustrés de lambeaux de mythologie classique pesamment moralisés. Pauvres princes ! En toute justice, il faut reconnaître que les travers de Christine, sa préciosité et son pédantisme, sont ceux de son temps en général : le XVe siècle fut volontiers savant, bavard et ampoulé. On peut même aller jusqu'à admettre, si l'on y tient, que Christine tient la dragée haute aux autres écrivains de son époque, encore que personnellement je lui préfère le bon roi René ou Eustache Deschamps, et même le brave David Aubert. Mais même ceux qui font plus de cas de son talent que moi ne considèrent pas ses Epitres comme le sommet de son oeuvre. Laissons-les dans l'oubli, si vous le voulez bien : il est parfois mérité.

Et puis, un siècle plus tard, la Franciade de Ronsard. Qu'est-ce qui vous voulez que je vous en dise, moi ? Voilà un gars qui arrive, bourré jusqu'à la gueule de lettres antiques, qui jette un regard dédaigneux sur la littérature de son pays et décide bravement de lui donner une épopée, sans s'apercevoir qu'il en possède déjà cent. Il rime laborieusement quatre chants imbibés de reminiscences classiques, mène son héros aux Enfers parce que ses modèles l'ont fait, s'étend avec une obséquieuse complaisance sur les ancêtres de son mécène, sans pitié pour ses infortunés lecteurs qui ont l'impression d'être traînés aux Enfers aussi, et finit par laisser le machin en plan, sans doute parce qu'il s'ennuyait autant à l'écrire que nous à le lire.

Enéide mise à part, ce que le mythe des origines troyennes aura légué de plus beau à la littérature, il faut le chercher non pas dans les textes qui le prennent pour sujet, mais dans ceux qui l'emploient  par allusion ou comme un élément de décor, pour donner de la profondeur à un sujet qui est autre. Par exemple, dans le Roland furieux, Roger et Rodomont se disputent le droit de porter les armoiries d'Hector, dont ils prétendent tous deux descendre, et cette rivalité donne plus de gravité et de beauté au conflit qui les oppose. 

Déjà, dans l'Iliade, Homère évoque certaines légendes qui ne font nulle part l'objet de récits développés, qui n'ont qu'un rôle ornemental, pourrait-on dire : ainsi des exploits de jeunesse de Nestor, par exemple.  Certaines de ces légendes peuvent avoir fait l'objet de poèmes perdus, mais il se peut aussi qu'elles n'aient jamais été que des éléments de décor, d'arrière-plan, qui ne pourraient supporter de se voir mis sur le devant de la scène. 

Les origines troyennes sont presque un cas d'école en la matière. Essayez d'en faire le récit : vous n'obtiendrez qu'une pauvre chose. Attribuez-les, sans vous y attarder, au héros d'une épopée dont le sujet est tout différent : aussitôt (pour peu que vous soyez un bon auteur, mais cela va sans dire) vous verrez votre poème s'ennoblir, votre héros prendre quelque chose de la grandeur tragique d'Hector le preux et d'Ilion la sainte.