jeudi 18 mai 2017

Homère contre le Peuple, ou les mirages du romantisme

Si vous suivez mon blog depuis un certain temps, vous devez déjà être familiers des deux grandes théories qui existent, et s'opposent, quant à l'origine des chansons de geste. Rappelons-les tout de même rapidement.

La théorie traditionaliste, parfois dite "théorie des cantilènes", défendue notamment par Léon Gautier, suppose l'existence de brefs chants lyrico-épiques, composés dès les temps carolingiens, au lendemain de grands événements tels que des batailles marquantes. Ainsi, les contemporains du Roland historique, du Charlemagne  historique, les auraient déjà célébrés, puis pleurés à travers des compositions poétiques, sorte d'élégies ou de panégyriques. Ces chants se seraient transmis oralement durant des siècles, s'enrichissant sans cesse de traits et d'épisodes nouveaux, s'éloignant toujours davantage des faits historiques, jusqu'à ce qu'ils devinssent au douzième siècle les chansons de geste telles que nous les connaissons : de vastes épopées résolument mythiques où quelques éléments historiques se trouvent comme dilués dans un océan d'imaginaire.

La théorie individualiste, défendue par Joseph Bédier, nie l'existence des chants lyrico-épiques et affirme que les chansons de geste sont nées au douzième siècle, au moment où nous en sont conservées les premières traces, de la plume de poètes qui en sont véritablement les auteurs à part entière, autant qu'un Alexandre Dumas ou un Walter Scott sont ceux de leurs romans historiques. Tout au plus ces poètes ont-ils pu s'inspirer de traditions locales qui ne leur ont guère fourni qu'une amorce, de la même manière que Dumas s'est inspiré, pour créer son D'Artagnan, du personnage historique de Charles de Batz-Castelmore.

Lorsqu'il m'arrive de parler autour de moi de ces deux théories, je constate que la théorie individualiste ne rencontre guère la faveur de mes interlocuteurs. La théorie traditionaliste a, presque toujours, nettement leur préférence. Je les comprends ! Car si l'on en croit cette théorie, en somme, les chansons de geste sont véritablement l'oeuvre commune des mille et mille chantres qui les ont transmises et enrichies, autant dire du Peuple tout entier. Ce sont des émanations toutes pures du génie de la nation. Leur auteur, c'est la France, c'est doulce France elle-même ! Voilà qui est bien plus beau, bien plus séduisant, bien plus exaltant, bien plus romantique que d'en faire l'ouvrage de ternes gendelettres, de petits clercs du douzième siècle sentant l'encre et la sacristie, les composant dans le calme et le secret de leur étude entre de poussiéreux grimoires. Croyez bien que je ressens, aussi puissamment que quiconque, l'attrait de cette théorie traditionaliste qui voit dans les chansons de geste une sorte d'héritage sacré, où s'incarne l'âme de notre pays.

Je ne vous reprocherais certes pas d'y ajouter créance. Mais voilà, il faut tout de même faire montre d'un peu d’honnêteté, d'un soupçon de logique, d'une pincée de cohérence intellectuelle. On ne peut pas être traditionaliste en France et individualiste en Grèce. Nos chansons de geste et les épopées homériques, l'Iliade et l'Odyssée, offrent trop de points communs pour qu'il ne soit pas hasardeux, voire téméraire, de supposer quant à leur formation des phénomènes très différents. Parlons sans fard : si c'est le Peuple tout entier qui compose l'épopée, il n'y a plus de place dans le processus pour un auteur unique, défini, individualisé, pour un être de chair et de sang au nom duquel rattacher le poème. Si nous optons pour la théorie traditionnaliste, Homère n'existe pas. Ce n'est lui-même qu'un mythe.

La possibilité que je viens d'énoncer ne semble guère plus populaire que la théorie de Bédier sur l'origine des chansons de geste. On ne renonce pas volontiers à une image d'Epinal. C'est que nous l'aimons, ce brave Homère ! Nous ne voulons pas qu'on nous l'enlève ! Et puis ce serait tellement plus beau, tellement plus séduisant, tellement plus exaltant, tellement plus romantique, si l'Iliade et l'Odyssée étaient bien l'ouvrage de cet aède aveugle, de ce divin poète inspiré par les Muses, que nous avons vu si souvent représenté sur les toiles néo-classiques ! Dissoudre cette belle et grave figure, elle-même aussi poétique que les œuvres qu'on lui prête, dans l'anonymat d'une foule informe ? Ah, fi ! Fi ! Pour soutenir pareille horreur, il faut être quelque malfaisant idéologue ennemi du Beau et de la vraie grandeur ! Oh, croyez-le bien, je comprends aussi cette réaction. Je ressens, aussi puissamment que quiconque, l'attrait du poète aveugle.

Mais voilà,  il faut tout de même faire montre d'un peu d’honnêteté, d'un soupçon de logique, d'une pincée de cohérence intellectuelle. Entre Homère et le Peuple, il faut choisir, et il faut, jusqu'à preuve du contraire, faire le même choix en France et en Grèce. 

Et moi, donc, pour quelle solution est-ce que je penche ? Voilà qui n'a, chers amis, aucune espèce d'importance.

2 commentaires:

  1. Eh bien, moi, je penche très nettement du côté d'Homère !

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    1. Je vais te faire une confidence : moi aussi. Partout où l'on peut observer la naissance d'une épopée en une période historique bien documentée et dégagée des brumes du temps, on s'aperçoit qu'il y a un auteur et un seul, dont le poème est l'oeuvre à part entière : Virgile et Stace dans la Rome antique, l'Arioste et le Tasse durant la Renaissance italienne, Spenser et Milton en Angleterre... Je ne vois guère de raisons solides de supposer qu'il en allait autrement dans la Grèce antique ou la France médiévale.

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